Aujourd'hui je lève un coin de voile sur la première partie du futur chapitre qui s'intercalera entre les chapitres 9 et 10 actuels.
Dans la première partie de ce chapitre, Legarec retrouve quelques vieux amis et va se prendre une cuite en refaisant le monde. En effet, en lisant Total kheops de J-C Izzo, je me suis fait la
réflexion qu'un bon polar comporte au moins une scène de biture outrancière et j'avais ommis d'en prévoir une !!!
Plus sérieusement, cet état d'ébriété fera que dans la deuxième partie du chapitre, Bastien de connectera sur le tchat et discutera avec quelques inhibitions en moins, ce qui nous permettra d'en
apprendre sur lui et quelques autres.
En attendant voici la première partie de ce chapitre qui nous re,nseigne sur les années lycées, le militantisme et le goût pour le Vin du personnage central de l'histoire.
Depuis mon retour en Anjou, nous avions repris l’habitude de nous réunir comme au bon vieux temps. Ce soir là on s’était retrouvés
vers dix-neuf heures au cercle pour l’apéro. Le cercle est un bar à vins offrant une carte variée et riche de vins naturels, biologiques et vinifiés sans sulfites, ou si peu que l’on peut en
boire jusqu’à l’aube sans risquer que sa tête au réveil ressemble au sous sol de l’atoll de Mururoa. Et Mururoa c’est pas bio !
On avait commandé une bouteille de Moussamoussette, un Anjou rosé pétillant de chez René et Agnès Mosse, viticulteurs épicuriens
hautement recommandables.
La section angevine d’humour trotskyste était là au grand complet. Il y avait Vincent, membre fondateur, animateur socioculturel de
son état. Il travaillait dans une maison de quartier à essayer de monter des projets ambitieux avec quelques jeunes pas motivés et des bouts de chandelle pour tout budget. Malgré de nombreux
déboires, un spectacle avorté parce qu’une ligne budgétaire avait disparu d’une année sur l’autre, une animation de rue pourrie par un gymkhana de scooters, malgré la déliquescence des rapports
sociaux, la fin du dialogue avec les flics, le chômage des parents et la traîne au cul des enfants, il y croyait encore le Vincent et il répétait sans cesse : celui qui renonce à ses
illusions renonce à la vie. Quand il sortait ce genre d’aphorisme, Aurélie, sa copine, le regardait avec de grands yeux plein d’amour et d’admiration mêlés. Elle l’avait connu au lycée, là où
notre petite bande s’était soudée d’ailleurs, et même si elle avait lâché avant le bac, elle ne l’avait pas perdu de vue. Quelques années plus tard ils se sont mis en couple. Puis rapidement est
née la petite Zoé et Aurélie a cessé son travail d’intérimaire pour prendre un congé parental.
Stéphane lui était le taiseux de la bande. A part quand-il s’agissait de bouffe ou de pinard. Il avait beau n’être « que »
commis de cuisine dans une cantine ouvrière industrielle, il n’en avait pas moins des idées arrêtées sur la gastronomie. Et bon goût il fallait le reconnaître. C’était rare que l’on soit
gustativement déçu d’avoir suivi un de ses conseils. « La merde d’un égoutier pue pas plus que la tienne » avait-il un jour lancé à un connard qui lui reprochait le décalage entre son
métier consistant à réchauffer du sous-vide et son discours prônant le bio, le recours aux producteurs locaux, l’attention à la qualité des produits, etc.
Enfin yann complétait le groupe. Professeur d’anglais, il se morfondait dans un lycée de la Roche sur Yon, trou du cul du monde, en attendant une mutation en Anjou qui se faisait attendre. Dans l’éducation nationale si t’es jeune et sans enfants tu t’estimes déjà heureux de ne
pas avoir été envoyé dans une banlieue craignos et tu ronges ton frein en attendant des jours meilleurs. Ça donne en général des profs super motivés et du coup des élèves passionnés. Mais bon,
c’est une autre histoire.
Celle de la section d’humour trotskyste a débuté en 1991 alors que nous étions lycéens et manifestions contre je ne sais plus quelle
réforme, prétexte à une gentille grève qui ferait notre éducation syndicale et politique bien mieux que n’importe quel cours d’instruction civique. Comme d’habitude les manifestations avaient mal
tourné, le collectif lycéen autoproclamé avait été noyauté par quelques militants d’extrême gauche bien organisés et la coordination lycéenne avait volé en éclats. De cette période il reste
aujourd’hui deux choses : chez moi un profond dégoût des appareils politiques, et la section d’humour trotskyste créée par Vincent, en réponse humoristique à cet échec de notre petite
révolution lycéenne. En fait ce groupuscule avait essentiellement pour but de nous réunir pour boire des coups de rouge (évidemment !) en jouant au tarot, en rejouant les sketchs de
Christophe Alevêque (Yann était impayable dans cet exercice) pour finir immanquablement, un coup dans le nez, par redessiner les contours d’un communisme utopique à visage humain. une dictature
du prolétariat certes mais avec casimir en leader maximo, telle est la devise de cette section. C’est à cause du tarot que statutairement notre nombre est limité à cinq. Et puis ça nous
évite toute chance de diriger le monde un jour où l’autre. On ne sait jamais, des fois que l’un d’entre nous serait pris soudainement d’une ambition débordante. Vincent est même allé jusqu’à
déposer les statuts de la section en préfecture, en tant qu’association loi 1901. Il en est président à vie, j’en suis le vénérable trésorier. C’est donc à moi que revient la lourde tâche de
lever les fonds avant chaque soirée et de me rendre chez Vini Bigoude, un caviste recommandé par Stéphane, qui nous fournit à bon prix moult breuvages à base de raisin pressé. Enfin Yann
est secrétaire de l’association ; secrétaire général bien sûr !
Depuis quelques temps nos soirées commençaient par un apéro au cercle en terrasse, pour profiter à la fois des beaux jours du mois de
mai et de la possibilité pour Aurélie de poser le baby-phone sur la table et ainsi d’entendre si la petite Zoé se réveillait de sa sieste deux étages plus haut, dans l’immeuble d’en face où ils
résidaient. Une fois d’autres clients les avaient regardés comme des parents irresponsables mais à bien y penser quelle différence y-a-t’il à boire un verre en bas de son immeuble ou au fond de
son jardin pendant que bébé dort ? Pour peu que l’on dispose d’un moyen d’entendre à distance si le bébé pleure, il n’y en a aucune. Nous avons donc pris l’apéritif ici avant de monter chez
Vincent et Aurélie préparer le frichti : purée industrielle dégueulasse, dixit Steph pour la puce, filets de sandre au beurre blanc, riz et asperges préparés par le même Steph pour les adultes. Le tout fût arrosé d’une Fleurie du domaine Joseph Chamonard, histoire de prouver que d’une on peut boire du rouge avec la poiscaille de
Loire, et que le Gamay va très bien dans un cas pareil et de deux que le Beaujolais n’est pas qu’un vignoble à japonais dans lequel on glisse des Haribos en fonds de cuves pour donner un
léger goût de banane au vin nouveau.
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Picoler ça , ça donne de la cuite de bobo avait lancé Vincent en rigolant
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Ça c’est vrai qu’ils sont beaux les cocos avec leur précieux pinard de bourgeois avait rigolé Aurélie
Du coup Stéphane s’était emporté, arguant que le bourgeois il boit du bordeaux, il choisit son pinard avec le Parker à la main, il
aime que ça goûte le bois, il achète de l’étiquette tandis que nous on boit de la nature, du vin qui sent le cul, du jus de raisin, de la nature et le produit du travail d’un prolétaire des
champs, pas d’un œnologue financé par de grands groupes financiers. On a du savoir boire comme disait Brassens. On connaissait son discours par cœur et on aurait pu le faire à sa place. Mais cela
aurait gâché le plaisir de Vincent et Aurélie, lequel plaisir résidait dans l’empourprement des joues de Steph et dans la gestuelle qui accompagnait son énervement jusqu’à ce qu’il se rende
compte qu’on se moquait de lui et qu’il prêchait des convertis. Ce fut encore une fois le cas ce soir là et cet épisode passé on s’accorda à trouver que le jus d’octobre était bien bon.
Et comme bien sûr les deux bouteilles prévues initialement n’avaient pas suffi, on a ouvert un p’tit breton, cuvée vinifiée
par Olivier Cousin qui, outre le fait qu’il s’agit d’un vin de soif fort appréciable, témoigne de la présence bretonne en Anjou venue s’erreinter à extraire de l’ardoise du sous-sol de cette
contrée devenue mon chez-moi du moment.
On est ensuite passés aux choses sérieuses en sortant les cartes de Tarot. Le cubi souple de 5 litres posé au coin de la table (du vin
de jardin du domaine de la grange aux belles si ma mémoire déjà alcoolisée à ce moment là ne me trahit pas), chacun se resservait à l’envie et la partie allait bon train. Et comme d’habitude les
langues se sont déliées. Pour parler de soi, un peu. Pour refaire le monde, beaucoup. Et là, chose bizarre, je me suis trouvé incapable de parler du tchat. Incapable de raconter à mes meilleurs
et plus vieux amis, que j’avais une deuxième vie, électronique et par certains aspects virtuelle. Quand on m’a demandé sur quoi j’enquêtais en ce moment, j’ai parlé du racket sur le marché, j’ai
évoqué Malika ce qui a eu pour effet de déclencher railleries et sarcasmes et de détourner le sujet, à mon grand soulagement. On a ensuite parlé d’amour, un peu aussi, vu que les célibataires de
sexe masculins avaient tendance à passablement déséquilibrer le débat, pour finir par parler politique et se morfondre de voir la France dans une pseudo résurgence du régime de Vichy. Vincent
était le plus remonté. Peu de temps auparavant on avait expulsé le père d’un enfant de onze ans, orphelin de mère, condamné à rester seul en France loin de son seul parent interdit de séjour au
pays des droits de l’homme. Depuis quelques mois nos discussions glissaient invariablement sur ce sujet après être généralement passées par le triste constat que la société était devenue amorphe,
chacun étant recroquevillé sur ses difficultés, essayant de mener sa barque au mieux, évitant de sombrer et ne pensant plus jamais qu’à plusieurs on s’en sort plus aisément que tout seul.
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Lors de la dernière grève dans l’éducation nationale avait déploré yann, on a plus parlé du service minimum d’accueil des enfants que des fondements de la
grèves.
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C’est les médias ça avait rétorqué Vincent.
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Et les parents en pensent quoi avais-je naïvement demandé
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Eux ? Ils râlent parce que si il n’y a pas de mode de garde pour leurs gamins, ils peuvent pas aller bosser…
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Faut dire qu’un jour chômé chez certains ça fait un trou à la fin du mois
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Ouep ! N’empêche que l’avenir de leurs enfants ça passe par un système éducatif qui tient debout et là on est revenus aux années 30.
Vers minuit Aurélie s’est excusée d’aller se coucher car le lendemain la petite allait « sonner » à sept heures pour son
biberon. Cela a lentement mis fin à la soirée, le temps de finir nos verres. J’ai fait tout mon possible pour marcher droit en remontant la rue des deux-haies puis, arrivé place du ralliement,
j’ai fait signe à un taxi. J’étais bien bourré quand je me suis assis devant l’ordinateur à la maison.
J’avais pris l’habitude de laisser l’ordinateur en veille et connecté au tchat afin de pouvoir lire a posteriori les
conversations.
Un rapide survol de ces archives récentes m’apprit que la discussion du soir avait porté sur la Roumanie. Un tchateur occasionnel,
extérieur au petit groupe d’habitué, avait posé une série de questions pour préparer un voyage dans les carpates. Chacun y était allé de son petit conseil, y compris ceux qui n’étaient jamais
allés en Roumanie et ceux qui confondaient Bucarest avec Budapest, la voisine hongroise. Il y avait eu un petit couplet xénophobe sur les tsiganes, une embrouille, quelques insultes, suivies
d’une déconnexion des principaux protagonistes de la discussion. Rien que du très classique. Dans un tel cas les plus virulents finissaient par se retrouver seuls en ligne à écrire leurs
insanités sans plus d’écho et le combat cessait faute de combattants. Après un délai raisonnable, les habitués revenaient jeter un œil et, pour peu que les excités se soient, dans l’intervalle,
déconnectés, la discussion reprenait tranquillement sur des banalités.
C’est ce qui s’était passé ce soir et malgré l’heure tardive, il restait du monde en ligne.
J’ai dû m’y reprendre à trois fois pour taper un salut général tant mon regard et mes doigts vacillaient à l’aplomb d’un clavier dont
toutes les touches étaient en double.