©baz, 2006, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur
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Bienvenue sur PCN « People chat network », le tchat le plus convivial au monde.
Convivial c’est vite dit. En tous cas pour un néophyte comme moi, la convivialité ne sautait pas aux yeux. La page web s’adressait à moi en me tutoyant. Sympa, certes mais de là à parler de convivialité. D'autant que le mot chat, traduit de l'anglais se voyait affublé d'un -t- en initiale, soit pour me donner un indice sur sa prononciation, soit pour ne pas que je confonde avec le matou, son homonyme. Moi je n'appelle pas ça de la convivialité quand on me prend pour un branque. J'ai fait anglais seconde langue au collège ! Pour pouvoir tchater il faut t’inscrire, cela ne prend que quelques minutes, c’est anonyme et gratuit. Anonyme et gratuit ? ça tombait bien étant donnée ma situation. J’étais connecté depuis mon bureau au sous sol du commissariat central où l’on m’employait à classer les dossiers concernant les affaires classées. Le type qui m’avait relégué dans ce placard royal ne manquait pas d’humour. Ce qui manquait en revanche c’était l’animation : je travaillais seul toute la journée et les affaires classées n’étaient pas assez nombreuses pour m’occuper à plein temps. Après quelques semaines de scrupules, j’avais finalement décidé de me sortir de cette situation par le chemin le plus discret : les câbles de fibre optique « assurant le haut débit et ainsi la connexion de notre bel édifice au monde moderne dans sa globalité ». Ainsi avait parlé le commissaire lors de son discours d’inauguration du nouveau réseau. Les mauvaises langues diront que l’on attend avec impatience désormais le discours officiel marquant la livraison de nos nouveaux ordinateurs. Mais revenons à nos moutons. Choisis un pseudonyme et un mot de passe qui te serviront à chaque connexion. Pour le mot de passe, facile. Je ne serai pas original je prendrai ma date de naissance. Pour le pseudonyme, c’est plus compliqué. Je n’ai pas de surnom contrairement à la plupart de mes collègues. Ce serait plus facile si on m’appelait nénesse ou la gachette ou encore rambo comme quelques camarades rencontrés à l'école de police. Quoique je ne sois pas certain que de tels pseudonymes soient de nature à se faire de bons amis sur le web. Bien, réfléchissons. Mon prénom c’est Bastien, partons de là. J’entrai le diminutif basti dans la case prévue à cet effet puis cliquais sur valider. Ce pseudonyme existe déjà, choisissez-en un autre ou sélectionnez-en un dans la liste suivante : basti1258, ou 0031basti, ou basti_0057. ça commence bien pensais-je, tout en me faisant la réflexion qu’un tel procédé appliqué à la société réelle, c’est à dire non virtuelle, serait des plus cocasses. Je m’imaginais le père se rendant en mairie pour déclarer son enfant : L’officier d’état civil : le prénom je vous prie ? Le père : Thomas L’officier d’état civil : Ah désolé monsieur mais ce prénom est déjà attribué, veuillez en choisir un autre. Sinon nous pouvons vous proposer Thomas 012587 ou plus court et plus mignon Tom124587.
Ne pouvant me résoudre à devenir un numéro, moi le rebelle, le gauchiste révolté entré dans la police par excès de lecture de romans policiers lors de mon adolescence d’une part et pour des raisons alimentaires d’autre part, j’essayais d’autres pseudonymes. Basty, Bast s’avérèrent déjà pris. A deux doigts de renoncer j’eus alors l’idée de remplacer le –s- pas un –z-, le bast devint bazt. J’enlevais le -t- pour ne pas être confondu avec une station balnéaire. Hélas, baz était trop court, mon pseudo devait comporter au minimum quatre caractères. J'ajoutais donc un article à consonance hispanique ce qui donna el_baz, à la façon d?un révolutionnaire sud-américain. Et là ô miracle personne n’avait jusqu’alors eu l’idée de choisir ce pseudonyme et je pus allègrement avancer vers l’étape suivante de ma découverte du tchat, le cœur en joie et l’âme ragaillardie par la trouvaille de ce surnom de maquisard.
Loin d’être au bout de mes peine, je constatais bien vite que la deuxième étape de mon intronisation relevait d’une forme d’errance électronique. Comment faire son choix les dizaines de salons de discussion online ? Comment trouver celui sur lequel je pourrais rencontrer quelques personnes sympathiques pour bavarder quelques instants. Il y avait plus de choix ici que dans les plus grands magasins parisiens en termes de salons de conversation. Libre à moi de choisir par proximité géographique : presque chaque ville de France et de Navarre avait son salon, même la Roche-sur-Yon. Il faut dire qu’on s’y ennuie vite et que le tchat peut s’y avérer un réconfort salutaire ! Il était également possible de choisir selon le type de relation recherchée (amitié, flirt, rencontre, sexe,…) selon la catégorie de personne avec qui je souhaitais dialoguer (pompiers, gendarmes, étudiants, jeunes, moins jeunes, hommes, femmes, gays, sado-masochistes, etc…).
Je commençais par entrer dans le salon intitulé Paris. Les grands voyages commencent tous par un petit pas non ?
El baz : Bonjour tout le monde
Fanatic : Allez PSG
Ultra : L’OM c’est les meilleurs, on vous encule les parigots
Abdel_83985 : Vive le 93 Beaumec75 : Y’a-t-il une fille pour un plan sexe en région parisienne ?
Fanatic : PSG va niquer Marseille Le flot des messages allait vite, trop vite. Personne ne s’écoutait, chacun lançait son petit message comme une bouteille à la mer et je me dis que dans le meilleur des cas on retrouverait une de ces bouteilles dans quelques milliers d’années, prise dans les sédiments et fossilisée. Les archéologues du futur s’en serviront vraisemblablement pour démontrer le caractère primitif et peu évolué de notre époque.
J’essayais un autre salon intitulé musique pensant que cette dernière adoucit les mœurs. El_baz : salut les musiciens
starmaniac : c’est cindy qui mérite le plus de gagner à la star ac’
videoclippie : non je ne suis pas d’accord, paul-antoine chante mieux et puis il est tellement sexyyyyy Stop ! Pas la peine d’en lire plus. Il suffisait de remplacer les clubs de foot par les candidats d’un jeu télé débile, soi-disant musical et le flot d’inepties s’écoulait de la même manière que dans le salon parisien
J’optais finalement pour un salon au titre à la fois neutre et évocateur : voyages. Je croisais les doigts durant le court temps de téléchargement précédent l’ouverture de la nouvelle fenêtre de dialogue pour ne pas tomber dans un dialogue opposant les partisans des vacances à Saint Domingue et ceux des congés à Ibiza. J’étais loin de me douter qu’au delà d’un voyage, c’était une vraie aventure qui m’attendait. El_baz : Salut tout le monde :-)
vodka-viandox : Tiens, un nouveau, bienvenue parmi nous el baz
moumoune : salut et bienvenue
vino : Une nouvelle tête, quel plaisir, salut le bleu !
Deux autres pseudonymes (misskaly et mouflon) s’affichaient dans un coin de la fenêtre qui m’informait que 6 personnes étaient connectées dans ce salon, mais ils restaient muets.
vodka-viandox : hey misskaly et mouflons, sortez de votre buisson et venez saluer el_baz…
moumoune : excuse les, ce sont deux tourtereaux et ils sont certainement en train de dialoguer en pv.
El_baz : en pv ça veut dire quoi ?
vino : waoo un vrai bleu !
moumoune : le pv c’est une abréviation pour privé, une fonction du tchat que te permet de discuter en privé avec une seule personne.
vodka-viandox : une façon de chuchoter en quelque sorte
vino : bien des conversations se font par ce biais… messes basses, ragots, …
moumoune : oui mais là ce sont des mots doux qui se susurrent. Ces deux là sont en amour !
El_baz : bah, leur silence n’est pas grave. En tous cas quel accueil. Merci. Ça change des salons que j’ai visités avant d’entrer ici.

