© el_baz 2006, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur
- 6 -
Wong ! Premier dossier classé dans le tiroir des w ! Quand on s’ennuie à mourir on s’attache à de petits détails. Quelle tristesse ce doit être dans le monde des signes graphiques quand on est un w. Alors que le e, le a ou le s sont invités dans pleins de mots, le w reste seul, à l’écart, marginalisé. C’est le paria de l’alphabet français. Le type qui a écrit le premier dictionnaire francophone a dû tomber en panne sèche d’inspiration vers la fin. Ou alors il a bâclé son travail sous la pression de son éditeur qui réclamait le manuscrit au plus vite. Du coup les dernières lettres n’ont eu droit qu’à quelques pages. On a bien essayé de leur donner une compensation : dix points au scrabble… Rien n’y fait et le w reste marginalisée, exclue, mise au ban de la société des lettres. Mais, grâce à l’affaire Wong, je venais de rendre au w un peu de sa dignité et d’inaugurer une partie encore inexploitée du grand classeur métallique qui fait face à mon bureau.
Le dossier Wong relatait une affaire des plus romanesques. J’avais bien un vague souvenir des gros titres de la presse locale à propos de ce Wong, mais la lecture de ce dossier allait m’en apprendre beaucoup plus et surtout, me ramener une nouvelle fois sur la place du marché.
J’ai remarqué lors des voyages internationaux que j’effectue régulièrement en regardant les films américains à la télévision que les chinois ont cette particularité, un peu partout hors de chine, de vivre en communauté. Au delà de la caricature qui sert souvent de toile de fond à ces fictions, les quartiers chinois de quelques métropoles me laissent croire que derrière le cliché se cache une certaine réalité. Celle-ci se traduit entre autres par une forme de société à l’intérieur de la société qui se matérialise par des réseaux d’entraide, familiaux, amicaux, professionnels.
Wong était restaurateur. Il possédait deux bouis-bouis dans le centre-ville, dont l’un était réputé pour son karaoké. J’ai toujours exécré le karaoké. Ce passe temps représente, à mes yeux, un concentré des maux de notre société post-moderne : la soif de reconnaissance qui pousse à se mettre en avant, sans crainte du ridicule, le renoncement à toute forme d’inhibition pour aller brailler en compagnie de parfaits inconnus sur de vieux airs de mauvaise musique. Les regards, sourires et clins d’œil à tendance complice n’y changent rien. On a beau se faire des œillades pour signifier qu’on est du même groupe, de ceux qui ont été enfants durant les yéyés, la période patchouli, le disco, la new-wave, les prémices du hip-hop, etc… rien n’y fait. Je ne vois dans les karaokés que des personnes désespérément seules et aux prises avec une estime de soi plus qu’aléatoire.
Wong possédait aussi un atelier clandestin dans lequel il employait des compatriotes nouvellement immigrés et à la recherche de quelques Euros, sans protection sociale, bien entendu, ni RTT, et encore moins de bulletin de salaire.
L’affaire Wong n’aurait relevé que de l’inspection du travail (ou des services de l’hygiène relativement à l’insalubrité de l’atelier) s’il n’y avait eu Malika.
Malika travaille sur le marché. Elle y vend des épices, juste à côté de la camionnette des plats chinois. Malika est belle comme seules les tunisiennes savent l’être. Ses yeux sont aussi noirs que ses cheveux. Sa peau est mate et elle sent merveilleusement bon. Mais surtout, Malika sourit. Jamais son visage ne se départit de ce trait blanc cerné de rouge carmin qui le traverse. Malika est aimée de tous et naturellement aussi des vieilles bigotes (pléonasme !) qui arpentent le marché à la sortie de la messe. Et elle les bichonne ses petites vieilles la Malika. Elle les connaît par leurs prénoms. Elle sait le nombre de leurs petits-enfants, comment ils s’appellent, la dernière fois qu’ils ont téléphoné, leurs résultats scolaires, etc… Elle sait qui possède un chat, un caniche ou une perruche et n’oublie jamais de s’enquérir de la santé de ces petites bêtes. Quand médor est victime de troubles intestinaux, Malika a toujours une spécialité de chez elle à conseiller. Quand ces dames sont trop chargées, elle leur porte les courses à domicile. Durant la canicule de l’été 2003 qui a causé tant de décès en France, Malika a fait quotidiennement la tournée de « ses » vieilles pour leur porter de la limonade. Résultat : toutes ont survécu. Jusqu’à ce que Wong entre en scène.
En octobre de l’an dernier, une première petite vieille est morte. Que les vieux cassent leur pipe, c’est dans l’ordre des choses. On s’est donc fendu de quelques chrysanthèmes. Ça tombait bien, en cette saison le marché est pour ainsi dire florissant. Puis la vie a repris son cours. Seulement voilà, une autre vieille a cassé sa pipe la semaine suivante et la semaine d’après, trois d’un coup ont passé l’arme à gauche. Là où cyniquement je me serais réjoui de voir des bigotes « à gauche », Malika elle n’a pas ri du tout. Très vite elle a fait le rapprochement entre la date de ces décès (le lundi, systématiquement) et le panier de la ménagère acquis la veille sur le marché. Une rapide enquête lui a permis de trouver le point commun entre tous les paniers : les délicieux raviolis à la crevette de monsieur Wong.
Malika a aussitôt alerté les flics qui, après lui avoir demandé sa carte de séjour se sont aperçu qu’étant née à Limoges, elle avait la nationalité française. Ne pouvant pas se farcir une beurette, les flics se sont farci Wong. Et c’est ainsi qu’on a découvert cent vingt kilos de crevettes stockées dans une baignoire et manipulées par des ouvrières aux ongles noirs qui en faisaient des raviolis.
Wong a été condamné pour homicide involontaire et pour avoir employé de petites mains sans les déclarer au fisc.
Moi j’ai commencé à remplir le tiroir des w.
Et Malika ?
Personne ne l’a remerciée. La presse n’en a même pas parlé attribuant tous les honneurs de l’enquête au commissaire Lucas. Je décidais d’aller la rencontrer le dimanche suivant. Je commençais à en avoir marre de ce souterrain. Je désespérais de remplir un jour le tiroir des z et j’avais décidé de me révolter contre mon sort et celui de ces pauvres hères rackettés par des ripoux. Attention, gros baz des bois sort du taillis !
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

