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Lundi 20 novembre 2006

© El_baz, 2006, reproduction et diffusion interdites sans l'autorisation de l'auteur

- 7 -

 

 

Vodka-viandox : le virtuel c’est cool. T’inventes ton perso. Si tu veux t’es beau, t’es grand, t’es fort.

 

Lilou : oui, enfin tu ne peux pas non plus te transformer totalement hein ?

 

Vino : chassez le naturel il revient au galop

 

Larzac : chassez le naturiste il revient au bungalow

 

Moumoune : c’est drôle ça Larzac, n’hésite pas à nous faire signe quand t’as une blague qui est de toi à sortir.

 

El_baz : t’es sévère moumoune, elle est pas si mauvaise que ça sa blague.

 

Vodka-viandox : au moins ça nous donne quelques indications de personnalités : Larzac est un petit rigolo et moumoune est irrascible

 

Moumoune : grrrr

 

Vodka-viandox : la preuve !

 

Vino : on a tous des signes distinctifs non ? Vous savez ce petit truc qui nous caractérise ; un grain de beauté, une bosse sur le nez, un tatouage, un piercing, une mèche de cheveux blancs…

 

Kokine : moi je suis grande, blonde aux yeux verts et au physique affriolant. C’est caractéristique ça non ?

 

Vino : allez les amis, soyez francs, levez un coin du voile sur qui vous êtes réellement

 

Kokine : Okay, moi j’ai une coccinelle tatouée sur la cheville droite.

 

El_baz : moi aussi je suis tatoué, une tête de loup avec un sourire en coin, sur la poitrine, à gauche.

 

Larzac : t’es gauchiste jusque dans tes tatouages toi

 

El baz : lol

 

Lilou : moi aussi je suis tatouée : un papillon au creux de la hanche. A droite par contre

 

El_baz : nobody’s perfect

 

Lilou : hommage au vieux Serge

 

El_baz : madame a ses références, c’est bien !

 

Vodka-viandox : pour continuer l’inventaire des tatouages, j’en ai un sur le bras gauche. Ça représente un genre d’agroglyphe

 

Larzac : à tes souhaits

 

Lilou : c’est quoi un agroglyphe

 

Vino : zones d'un champ de blé ou d'autres céréales similaires qui ont été aplaties systématiquement pour former diverses formes géométriques. Ces dernières peuvent être très complexes, allant du simple cercle de quelques mètres à la composition de plusieurs centaines de mètres. Bien que l'origine humaine (souvent artistique) de la grande majorité des agroglyphes soit attestée, un courant culturel particulièrement bien ancré dans les pays anglo-saxons se plait à y voir des manifestations d'ordre extraterrestre.

 

Moumoune : waoooooo vino quelle culture, tu parles comme un livre !

 

Vodka-viandox : tu parles, il a copié-collé vite fait une définition prise sur wikipédia !

 

Vino : en effet, on ne peut rien te cacher.

 

Moumoune : je vais vous décevoir car je n’ai pas de tatouages.

 

Minipuce : moi non plus en revanche j’ai un piercing au nombril

 

Moumoune : moi je n’ai aucune extravagance, juste des boucles d’oreille très classiques.

 

Vino : moi aussi j’ai une boucle d’oreille, un anneau en argent

 

El_baz : oreille gauche j’espère !

 

Vino : tout à fait lol

 

Cet après-midi, la discussion se poursuivit autour des descriptions que chacun voulu bien faire de soi. J’appris ainsi à mieux connaître ces personnes qui m’étaient déjà si familières et dont pourtant je ne savais presque rien. Je ne sais pas si c’est l’effet d’une déformation professionnelle qui me poussa inconsciemment à prendre des notes au fil de la conversation. Toujours est-il qu’aujourd’hui, alors que je m’efforce de retranscrire la chronologie des faits, je relis mon carnet et je me rends compte que j’avais, sur l’instant,  littéralement brossé une galerie de portraits en quels mots pour chacun.

 

Je découvris ainsi que Vodka-viandox se nomme en réalité Franck, qu’il travaille dans le domaine de l’informatique et qu’il nourrit une passion pour les gadgets technologiques. Il passa un long moment à nous parler de sa dernière trouvaille : un appareil permettant de stocker des vidéos dans un format de poche et qui lui permet d’emporter un nombre incalculable de films dans leur intégralité, sans surcharger son sac à dos quand il part en voyage. Parce que sa vraie passion c’est de parcourir le monde avec sa copine dès qu’il réussit à négocier des congés avec sa direction, ce qui semble-t-il n’est pas une partie de plaisir. Physiquement il se dit blond, arborant une barbe de trois jours.

Vino m’avait déjà précédemment confié son prénom. Jérôme se dévoila un peu cependant un peu plus ce jour là. J’avais déjà remarqué son humour un peu désabusé, ironique et narquois, sa tendance à la provocation dérangeante qu’il habille toujours d’une touche d’humour qui la rend acceptable. Ce jour là il se décrivit lui-même comme ayant un physique à la Martin Lamotte et refusa d’en dire plus sur son allure générale. Il nous confia en revanche son attachement à quelques sacro-saints principes de vie : l’honnêteté, la franchise, la fidélité et son aversion pour le mensonge et l’hypocrisie. Tout ce qui est nécessaire pour se rendre malheureux dans un monde virtuel fait de faux semblants, fit remarquer quelqu’un dans la conversation.

Larzac était un personnage moins assidu dans le tchat. Il fut donc naturellement moins enclin à se confier. Il nous révéla cependant qu’il avait été responsable des ventes dans une grande entreprise parisienne avant de partir vivre à la province. Il remplissait apparemment tous les critères pour qu’on le définisse comme bourgeois-bohème post soixante-huitard. Mais pas besoin qu’il ne se confie pour cela, son pseudonyme était assez éloquent.

Mickey n’était pas présent le jour où nous eûmes cette conversation. Pour tous il resta donc l’emmerdeur de service dont l’absence était généralement fort appréciée.

Les femmes se livrèrent elles aussi sans fard. L’un des avantages de la cyber-société, est qu’elle rend parfaitement inutile toutes ces fioritures cosmétiques dont les femmes sont friandes. Certaines arguent même que le cyberespace pourrait signer la fin de l’épilation. Mais mon dégoût de la pilosité féminine me pousse à considérer cela comme une fanfaronnade gratuite et sans conséquences.

Moumoune nous parla essentiellement de ses enfants et de sa vie de femme au foyer. Le père de sa progéniture était totalement absent de son discours et on ressentait une profonde solitude dans ses propos, même quand elle vantait les prouesses de son petit dernier inscrit au judo depuis la rentrée de septembre ou de son aînée qui apprend le piano et répète inlassablement « hatikva » depuis trois semaines en faussant systématiquement la même note à trois mesures de la fin. Ce qui l’incite à reprendre depuis le début au désespoir de sa mère. Un instant cependant Moumoune parla d’elle pour nous apprendre son âge : 38 ans et nous confier qu’elle préfèrerait de loin travailler, ce que tous nous avions déjà deviné.

Lilou aussi en aurait eu à raconter au sujet des enfants étant donnée sa profession, mais elle préférait en général parler de « son homme », « son chéri ». Elle en faisait même un peu trop comme si elle voulait se persuader, autant elle-même que nous, de son amour pour son « jules ». Cet après-midi là ne fit pas exception à la règle. On apprit cependant qu’elle devait être assez jolie. Que ses yeux verts semblaient s’accorder parfaitement avec sa chevelure châtain tirant sur le roux. Qu’elle n’avait pas la taille mannequin. Je m’interrogeais si elle évoquait la verticalité ou l’horizontalité de sa taille et l’imaginais aussitôt en petite boulotte.

Kokine était la cabotine de l’assemblée. Elle fût certainement celle qui nous jeta le plus de poudre aux yeux, par écrans interposés, se présentant comme une fille sexy et délurée. Je la trouvais outrancière et rapidement ne prêtais plus réellement attention à ses vantardises. Je me rends compte aujourd’hui que proportionnellement à son flot de paroles ce jour là, je n’ai quasiment pris aucune note sur son compte.

Minipuce et k-rine étaient plus réservées. De la première j’appris que Nantes n’était vraisemblablement pas en Bretagne, ce qui me permit de deviner qu’elle résidait soit dans le Morbihan, soit en Ille et Vilaine, les deux seuls départements avec la Loire Atlantique dont les habitants éprouvent encore le besoin, en 2006 de débattre sur les limites historiques de la Bretagne. Pour moi, breton par hérédité (mon grand père avait quitté Morlaix pour venir extraire des ardoises dans les mines de Trélazé), les frontières de la Bretagne se définissent par des critères très simples. Là où l’eau de mer dépasse les 19 ° Celcius en été et là où le commun des mortels pense qu’il n’est pas raisonnable de conduire avec de l’alcool dans le sang : ce n’est plus la Bretagne.

Mouflon et Misskaly ne participèrent pas à la conversation, comme d’habitude ils devaient être occupés à bavarder en privé. C’est au gré d’une conversation ultérieure à laquelle Mouflon prit part que j’eus l’occasion d’en savoir un peu plus à leur sujet. Tous deux sont étudiants, lui en fac de lettres, elle en arts plastiques. Manuel, le premier prépare un mémoire sur le paysage dans l’œuvre de Michel Tournier. Il est sportif et adore la montagne d’où le choix de son pseudo. Il a rencontré Misskaly, prénommée en réalité Pascaline, sur le tchat il y a un an et ils sont devenus électroniquement inséparables, lui à Paris, elle à Strasbourg. D’elle je n’apprendrais jamais rien d’autre qu’un trait de caractère qu’elle nous confia un matin :

Je suis une contemplative, voilà pourquoi je parle peu, voilà pourquoi je peins et je m’adonne à la photographie et voilà pourquoi je me trouve bien à vous lire en silence.   

 

Ce fut je crois la phrase la plus longue qu’elle écrivit jamais dans le tchat.

 

Une seule personne parmi les habitués du tchat ne figure pas dans mes notes. K-rine ne s’est jamais réellement ouverte sur sa vie, la vraie vie comme on dit par opposition à la virtualité de notre existence dans le tchat. J’ai su néanmoins par l’intermédiaire de Vino qui semble la connaître, qu’elle est infirmière dans un hôpital, qu’elle est blonde mais que ce n’est pas tout à fait naturel, qu’elle fume plus que de raison et qu’elle dégage une vraie chaleur humaine.

Quant à moi, je divulguais ma profession, sans évoquer mes déboires administratifs. Je me présentais assez honnêtement je pense comme un homme plutôt avenant, sensible et attentif à mon prochain, appréciant l’humour et la convivialité. On me posa quelques questions sur mon physique qui me mirent autant dans l’embarras que lorsque Moumoune m’avait demandé pour la première fois de me présenter dans le tchat. Comment se décrire objectivement quand on souffre de dysmorphophobie d’une part, et d’autre part d’une angoisse profonde à l’idée de passer pour prétentieux. Je me décrivis donc en des termes neutres, comme l’aurait fait un légiste en introduction d’une autopsie. Nous avons là un sujet mâle d’environs un mètre quatre vingt et de corpulence moyenne. Certainement sportif pratiquant la course à pied si l’on se vie à la musculature des membres inférieurs. Certainement bon vivant aimant la nourriture riche et la bière si l’on se fie à l’empâtement de la ceinture abdominale. La main gauche porte les stigmates d’une alliance retirée récemment.  Hormis un tatouage sur le torse, le sujet ne présente pas de signes distinctifs. Il s’agit en somme d’un homme très ordinaire.

 

 

par Baz publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 19 novembre 2006

© el_baz 2006, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur

- 6 -

 Wong ! Premier dossier classé dans le tiroir des w ! Quand on s’ennuie à mourir on s’attache à de petits détails. Quelle tristesse ce doit être dans le monde des signes graphiques quand on est un w. Alors que le e, le a ou le s sont invités dans pleins de mots, le w reste seul, à l’écart, marginalisé. C’est le paria de l’alphabet français. Le type qui a écrit le premier dictionnaire francophone a dû tomber en panne sèche d’inspiration vers la fin. Ou alors il a bâclé son travail sous la pression de son éditeur qui réclamait le manuscrit au plus vite. Du coup les dernières lettres n’ont eu droit qu’à quelques pages. On a bien essayé de leur donner une compensation : dix points au scrabble… Rien n’y fait et le w reste marginalisée, exclue, mise au ban de la société des lettres. Mais, grâce à l’affaire Wong, je venais de rendre au w un peu de sa dignité et d’inaugurer une partie encore inexploitée du grand classeur métallique qui fait face à mon bureau.

 

Souvent il m’arrivait, avant de les ranger, de feuilleter les dossiers que je classais. En bon amateur de polars, j’y trouvais parfois des anecdotes dignes des meilleures nouvelles du roman noir. Et bien souvent aussi, je n’y trouvais que des faits divers très ordinaires qui ne faisaient que renforcer mon ennui.

 

Le dossier Wong relatait une affaire des plus romanesques. J’avais bien un vague souvenir des gros titres de la presse locale à propos de ce Wong, mais la lecture de ce dossier allait m’en apprendre beaucoup plus et surtout, me ramener une nouvelle fois sur la place du marché.

J’ai remarqué lors des voyages internationaux que j’effectue régulièrement en regardant les films américains à la télévision que les chinois ont cette particularité, un peu partout hors de chine, de vivre en communauté. Au delà de la caricature qui sert souvent de toile de fond à ces fictions, les quartiers chinois de quelques métropoles me laissent croire que derrière le cliché se cache une certaine réalité. Celle-ci se traduit entre autres par une forme de société à l’intérieur de la société qui se matérialise par des réseaux d’entraide, familiaux, amicaux, professionnels. 

Wong était restaurateur. Il possédait deux bouis-bouis dans le centre-ville, dont l’un était réputé pour son karaoké. J’ai toujours exécré le karaoké. Ce passe temps représente, à mes yeux, un concentré des maux de notre société post-moderne : la soif de reconnaissance qui pousse à se mettre en avant, sans crainte du ridicule, le renoncement à toute forme d’inhibition pour aller brailler en compagnie de parfaits inconnus sur de vieux airs de mauvaise musique. Les regards, sourires et clins d’œil à tendance complice n’y changent rien. On a beau se faire des œillades pour signifier qu’on est du même groupe, de ceux qui ont été enfants durant les yéyés, la période patchouli, le disco, la new-wave, les prémices du hip-hop, etc… rien n’y fait. Je ne vois dans les karaokés que des personnes désespérément seules et aux prises avec une estime de soi plus qu’aléatoire.

Wong possédait aussi un atelier clandestin dans lequel il employait des compatriotes nouvellement immigrés et à la recherche de quelques Euros, sans protection sociale, bien entendu, ni RTT, et encore moins de bulletin de salaire.

 L’affaire Wong n’aurait relevé que de l’inspection du travail (ou des services de l’hygiène relativement à l’insalubrité de l’atelier) s’il n’y avait eu Malika.

 Malika travaille sur le marché. Elle y vend des épices, juste à côté de la camionnette des plats chinois. Malika est belle comme seules les tunisiennes savent l’être. Ses yeux sont aussi noirs que ses cheveux. Sa peau est mate et elle sent merveilleusement bon. Mais surtout, Malika sourit. Jamais son visage ne se départit de ce trait blanc cerné de rouge carmin qui le traverse. Malika est aimée de tous et naturellement aussi des vieilles bigotes (pléonasme !) qui arpentent le marché à la sortie de la messe. Et elle les bichonne ses petites vieilles la Malika. Elle les connaît par leurs prénoms. Elle sait le nombre de leurs petits-enfants, comment ils s’appellent, la dernière fois qu’ils ont téléphoné, leurs résultats scolaires, etc… Elle sait qui possède un chat, un caniche ou une perruche et n’oublie jamais de s’enquérir de la santé de ces petites bêtes. Quand médor est victime de troubles intestinaux, Malika a toujours une spécialité de chez elle à conseiller. Quand ces dames sont trop chargées, elle leur porte les courses à domicile. Durant la canicule de l’été 2003 qui a causé tant de décès en France, Malika a fait quotidiennement la tournée de « ses » vieilles pour leur porter de la limonade. Résultat : toutes ont survécu. Jusqu’à ce que Wong entre en scène.

En octobre de l’an dernier, une première petite vieille est morte. Que les vieux cassent leur pipe, c’est dans l’ordre des choses. On s’est donc fendu de quelques chrysanthèmes. Ça tombait bien, en cette saison le marché est pour ainsi dire florissant. Puis la vie a repris son cours. Seulement voilà, une autre vieille a cassé sa pipe la semaine suivante et la semaine d’après, trois d’un coup ont passé l’arme à gauche. Là où cyniquement je me serais réjoui de voir des bigotes « à gauche », Malika elle n’a pas ri du tout. Très vite elle a fait le rapprochement entre la date de ces décès (le lundi, systématiquement) et le panier de la ménagère acquis la veille sur le marché. Une rapide enquête lui a permis de trouver le point commun entre tous les paniers : les délicieux raviolis à la crevette de monsieur Wong.

Malika a aussitôt alerté les flics qui, après lui avoir demandé sa carte de séjour se sont aperçu qu’étant née à Limoges, elle avait la nationalité française. Ne pouvant pas se farcir une beurette, les flics se sont farci Wong. Et c’est ainsi qu’on a découvert cent vingt kilos de crevettes stockées dans une baignoire et manipulées par des ouvrières aux ongles noirs qui en faisaient des raviolis.

Wong a été condamné pour homicide involontaire et pour avoir employé de petites mains sans les déclarer au fisc.

Moi j’ai commencé à remplir le tiroir des w.

Et Malika ?

Personne ne l’a remerciée. La presse n’en a même pas parlé attribuant tous les honneurs de l’enquête au commissaire Lucas. Je décidais d’aller la rencontrer le dimanche suivant. Je commençais à en avoir marre de ce souterrain. Je désespérais de remplir un jour le tiroir des z et j’avais décidé de me révolter contre mon sort et celui de ces pauvres hères rackettés par des ripoux. Attention, gros baz des bois sort du taillis !

par Baz publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 19 novembre 2006

© el_baz 2006, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur

- 5 -  

 

C’est aux alentours de la mi-juillet que les « évènements » ont commencé. J’adore le mot « événement ». C’est l’un des termes euphémiques les plus pratiques de la langue française. Une guerre basée sur quelques mensonges d’Etat : les événements du golfe. Une bavure policière: un événement tragique. Un mouvement social de grande ampleur : les événements de la rue…

 En ce qui concerne les « évènements » qui ont touché mon petit monde virtuel, je me souviens assez bien du contexte, même si j’ai oublié la date exacte. Ce jour là, eu après ma connexion, un message d’information à l’écran lança la première discussion animée du jour.

Nouvelle-inscrite1732 vient de se connecter

Nouvelle-inscrite1732 : Salut

Vino : hello

 

Vodka-viandox : hey bienvenue Nouvelle-inscrite1732 , joli pseudo !

Nouvelle-inscrite1732 :  oué hein ? j’en suis très fière.

Moumoune : tu sais que tu peux le modifier facilement pour choisir un pseudonyme qui te soit plus « personnel » ?

Nouvelle-inscrite1732 : oui, je sais. En fait au début j’ai galéré pour me connecter. J’avais pas d’idée de pseudo alors je me suis branchée en mode « invité »

Vino : ah oui, ce mode où le serveur t’attribue justement un pseudo anonyme et temporaire : nouvel inscrit + un numéro

Nouvelle-inscrite1732 : oué, sauf que là ça fait deux ans que je viens sur le tchat avec ce pseudo qui n’a plus rien de provisoire.

Vodka-viandox : t’es zarbi toi.

Nouvelle-inscrite1732  Non, quand tu réfléchis bien ce pseudo est génial. Chaque jour je suis nouvelle. Chaque fois que je rentre dans un salon de discussion on m’interpelle comme vous l’avez fait et la conversation s’engage. Comme ça je me fais plein d’amis.

El_baz : elle est loin d’être conne la miss.

Nouvelle-inscrite1732 : merci !!!

Mickey : t’es jolie aussi ?

Nouvelle-inscrite1732 : oh, oh ! Tout de suite les questions sur le physique. Je croyais que c’était un salon de discussion sur le voyage ici ?

Vino : oui mais on voyage entre gens beaux

Nouvelle-inscrite1732 : moi je donne la priorité aux gens bons

Vodka-viandox : de Parme !

Minipuce : aïe aïe aïe, je sens qu’on se prépare à une nouvelle série de blagues et jeux de mots de haute volée…

Moumoune : oui, la foire aux calembours est ouverte.

El_baz : merci de t’être connectée  Nouvelle-inscrite1732, ta présence met de l’ambiance.

Vino : ouep, le club des voyageurs loufoques pourrait bien compter un membre supplémentaire si tu l’acceptes Nouvelle-inscrite1732.

Nouvelle-inscrite1732 : avec joie ! c’est marrant comme on se sent vite bien parmi vous.

Minipuce : ah tu trouves ? Et bien tant mieux, il nous faut du sang-neuf quand notre communauté perd certaines de ses forces vives.

Moumoune : qu’est ce que tu sous-entends Minipuce ?

Minipuce : je sous-entends qu’il y en a dans notre petite bande qu’on ne voit plus trop ces temps-ci.

Misskaly : oui, Valium a disparu de la circulation

Mickey : tiens tu causes toi ? je te croyais muette depuis le temps !!!

Vodka-viandox : Mickey ta gueule ! Fous lui la paix !

Vino : elle est pas muette, elle pévète !

Misskaly : Mouflon est parti faire une course, j’ai du temps pour lire vos plaisanteries. Et puis même si je ne parle pas, je lis les conversations, je m ‘intéresse. Et j’ai remarqué que Valium est pas venue depuis une semaine au moins.

Moumoune : C’est inquiétant, d’autant qu’il ne me semble pas qu’elle se soit fâchée avec l’un d’entre nous.

Vino : bah c’est la vie du tchat ça. C’est un monde virtuel, sans attaches, on va, on vient. Un jour on existe, le lendemain on n’est plus rien.

El_baz : arrête t’es déprimant

Vodka-viandox : n’empêche, il a raison. Si chacun d’entre nous fait le compte du nombre de personnes qu’il a vu défiler dans ce salon et qui sont restées un jour, une semaine, un mois,… Combien ça fait au total ?

Moumoune : j’ai pas assez de doigts pour compter

Vino : même Vishnu n’a pas assez de doigts pour ça !

Minipuce : pfff t’es con. N’empêche, Valium, ça m’inquiète un peu

El_baz : tu sais elle est majeure et vaccinée...

Vino : Attendons un peu avant de nous inquiéter. Elle traverse peut-être une période de déprime. Ça lui arrive parfois. Je suis certain que la semaine prochaine elle sera revenue.

Et voilà comment des évènements commencent : de façon tout à fait anodine.

 

 

 

 

par Baz publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 19 novembre 2006

© el_baz 2006, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur

- 4 -  

 

Veuillez agréer, monsieur le commissaire Lucas, l’expression de ma considération la plus distinguée.

 Je signais avec conviction à la suite de cette formule idiote apprise à l’école, en essayant de me représenter ce dont pouvait bien avoir l’air une considération des plus distinguées. Après quelques grimaces, je renonçais, j’imprimais la missive et la glissais dans son enveloppe. Elle racontait en détail les évènements du 14 mai et j’allais la porter à ma hiérarchie.

Ce jour là il faisait beau. Si j’étais bucolique je vous dirais qu’il flottait dans l’air un doux parfum de sauge et de romarin mêlés à l’odeur envoûtante d’un comptoir sur lequel s’étalaient une myriade d’olives parfumées. Mais la réalité est toute autre. L’étal voisin était celui du poissonnier occupait olfactivement l’espace. En d’autres termes ça sentait la marée. Mais qu’à cela ne tienne, c’est toujours un plaisir de se promener sur un marché. Celui-ci était de taille modeste mais relativement bien garni. Nous y entrions par l’allée des poissonniers et des ostréiculteurs qui faisaient face aux primeurs : fruits et légumes frais. Trois stands bio s’identifiaient grâce à leurs calicots, mais surtout par le fait que leurs marchands prenaient grand soin de laisser sur leurs productions des traces de terre argilo-calcaire, comme un gage de naturel. Juste à côté, l’un des plus grand maraîchers de la région avait quant à lui lavé, presque lustré ses tomates qui brillaient au soleil. Il est des mémés que la propreté rassure, fût-elle obtenue par l’usage de produits peu comestibles. Une allée partait sur la droite. Elle était bordée de commerces vestimentaires. Quelques tuniques d’un autre âge jetées à la volée sur un planche en équilibre sur deux tréteaux étaient signalés par un alléchant « tout à 5 euros ». Très vraisemblablement, une vieille dame, le panier plein de tomates trop rouges, s’offrira quelques blouses pour une somme modique. Plus loin une camionnette ouverte sur son flanc recelait de magnifiques chaussures qui avaient dû être à la mode en 1956. On trouvait là aussi un vendeur de jeans et un marchand d’étoffes pour les mamies trop radines pour se payer une blouse et préférant se la coudre elles-mêmes. Sur la gauche se trouvaient les stands du fromager, du boulanger et du boucher charcutier. A proximité se trouvaient également un stand de plats asiatiques et un étal d’épices. Tout au bout du rang, le marchand de kebab et le rôtisseur de volailles se tiraient la bourre pour savoir lequel dégagerait les effluves les plus appétissantes. Dans l’allée suivante, un vendeur de quincaillerie faisait face à l’étal du vendeur d’olive. L’allée se terminait par un rond point autour duquel étaient installés les camelots dont les couteaux tranchaient l’acier et dont les poêles anti-adhésives étaient garanties sur trois générations. Enfin sur la droite on trouvait quelques marchands de carne et de produits de la ferme : œufs, lait, crème, etc… La place était bordée de platanes qui séparaient le marché de la rue et des maisons bourgeoises à étages qui donnaient au lieu un cachet indéniable.

 Et c’est sur ce marché, ce 14 mai, que mon infaillible intégrité allait me précipiter dans une chaîne d’événements qui constituent l’histoire que je vous narre présentement.

 Nous étions en patrouille. En fait mes deux collègues étaient en patrouille. Moi, le bleu, je les accompagnais pour observer. « Apprendre le métier » m’avaient-ils dit. Ce fut Mouss' qui se chargea de la leçon. Un sacré pédagogue, je dois bien le reconnaître:

 - Tu vois, pour une bonne extorsion de fonds il y a des secrets à connaître.

Pendant qu'il faisait ses commentaires, Johnny s'approcha du stand d'olives et d'épices et entama un petit manège bien rôdé. Il salua le commerçant d’un grand « ola, amigo ! » en lui tapant sur l’épaule de la main gauche et lui serrant la pogne de la main droite.

- Le premier secret c'est la discrétion du geste. Et parfois la discrétion passe par la diversion. D'abord tu salues de façon tonitruante pour détourner l'attention. Ensuite, tout est dans le toucher de paume et la position du corps.

De l'allée où nous nous trouvions, je ne voyais que le dos de mon collègue et sa main gauche qui tournoyait dans les airs tandis qu'il plaisantait grassement.

- Si t'as pas les jambes souples t'es foutu. Ton bassin est raide et tu te mets à la faute. Tu oublies de te tourner pour mettre ton corps en opposition entre le payeur et la foule et tu te fais remarquer.

Visiblement Johnny était super entraîné. Il m'était impossible de voir que la poignée de main, apparemment franche et amicale, entre le flic et le marchand dissimulait un échange illicite : un billet de 50 euros.

- Secret numéro deux, il faut avoir la main bien ouverte et la poigne ferme pour pas que les billets t'échappent car ça ne pardonne pas…

Johnny revint vers nous et la leçon se poursuivit au stand de la boucherie Halal.

- Le troisième secret c'est le choix de ta victime. Un bon racketté est un racketté faible, pas forcément celui qui est plein aux as car celui là est souvent futé et saura se défendre

J'étais interloqué et ne savais quoi répondre.

 - ..ah bon ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Pire, si ça se trouve tu ne l'impressionnera même pas. Tu vois, nous on a choisi de racketter les immigrés. On n'est pas racistes, je dirais même qu'on s'en fout royalement d'où ils viennent mais on a un moyen de pression sur eux : il suffit de les menacer de leur sucrer leur carte de séjour. Il est facile de racketter quelqu’un en le menaçant, lui et sa famille d’un retour au bled.

 

 

La fin de la visite du marché fût du même acabit et mon esprit bucolique des premières heures de la matinée fit très vite place à une sensation d'écœurement que je pourrais poliment qualifier d'envie  de gerber.

De retour au commissariat, pendant que les deux affreux faisaient leurs comptes, je réfléchissais. Que faire ? Les dénoncer bien sûr. Et c’est d’un doigt décidé que j’allumais mon ordinateur pour rédiger un courrier à l’attention du commissaire.

 Ce dernier ne mit pas longtemps à réagir. A peine quinze minutes après que j’eus donné l’enveloppe à Nicole, sa secrétaire, celle-ci me fit savoir que le commissaire m’attendait dans son bureau.

 - Mon cher Bastien asseyez-vous.

 - Merci commissaire.

 - C’est courageux de votre part de dénoncer vos collègues sans vous cacher derrière un lâche anonymat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- J’agis selon mes principes commissaire.

- Et bien justement, il va falloir apprendre à vous asseoir un peu dessus, vos principes. Vous savez, ce que vous avez vu sur le marché, c’est pas du profit personnel. Ça va dans un pot commun qui sert à financer les soirées du service. On a un petit challenge, un championnat de brigade. celui qui rapporte le plus gange chaque anné un titre honorifique de champion. Lapratique vous choque? Moi j'y vois trois avantages. primo ça crée une saine émulation entre des hommes qui ont besoin de se valoriser. Quand on voit l'image de la police dans les médias hein ?

Et cynique avec ça pensais-je.

- Deuzio ça garantit la cohésion de l’équipe. Et tertio ça maintient dans notre giron ces petits merdeux de vendeurs à la sauvette dont la plupart sont nos indics d’ailleurs. Vous comprenez ?

 Je ne comprenais que trop bien. J’avais encore manqué une occasion de fermer ma gueule ou du moins, j’avais omis de m’enquérir de la position de mon interlocuteur dans ce contexte épineux avant de m’ouvrir à lui.

 - Je vais vous laisser une chance Legarec. On fait une croix sur l’affaire. Le prochain marché c’est mercredi. C’est vous qui irez relever les compteurs.

Tandis qu’il me parlait, il grignotait des noisettes qu’il cassait entre ses dents ce qui, à mon avis relève d’une posture absolument contraire à toute la logique de l’évolution de l’espèce humaine. Depuis cent cinquante mille ans, l’homme a inventé toutes sortes d’ustensiles pour économiser ses dents, outil précieux, indispensable à sa survie. C’est ainsi que l’homme a commencé à tailler, dans la pierre, de quoi préparer les aliments afin que sa dentition n’ai plus que le minimum à faire, prémices d’une lente évolution vers toujours plus d’intelligence. Sauf chez le commissaire qui s’abîme l’émail sur des coques de noisettes en méprisant, par ignorance autant que par bêtise, les efforts de plusieurs milliers de générations pour améliorer l’espèce et, très récemment, engraisser des cohortes de dentistes et d’orthodontistes.

 - Désolé commissaire, je ne peux pas faire une chose pareille.

 - Dans ce cas, pour ne pas nuire à la bonne tenu de cette brigade, je me vois dans l’obligation de vous donner une nouvelle affectation. Vous avez deux heures pour vider votre bureau et vous installer aux archives, niveau moins un.

 Le service des archives était un service fantôme. Le commissariat était situé dans un quartier si paisible que les affaires étaient peu nombreuses, souvent élucidées et ne nécessitaient pas la présence d’un archiviste-documentaliste à plein temps. Chaque été on employait des stagiaires à effectuer le classement de l’année et c’était largement suffisant pour que les rayonnages du sous-sol du commissariat soient en ordre correct. C’était donc clair, on me mettait au placard.

Le seul point positif de cette histoire était que je n’avais pas fini de déballer mes affaires dans mon premier bureau ce qui faciliterait mon déménagement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

par Baz publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 19 novembre 2006

© el_baz 2006, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur

 

-3-

  Le lendemain de ma première connexion j’avais ressenti une forme de culpabilité. N’avais-je pas passé une partie de mon temps de travail à dialoguer sur le web ? À glander en d’autres termes. D’autant que je suis fonctionnaire et payé avec les impôts de mes concitoyens. C’est pas rien comme pensée, surtout pour un type honnête empli de principes d’équité comme je le suis. Je m’efforçais donc toute la matinée de ne pas allumer l’ordinateur et de m’acquitter de tâches de rangement manuelles. Mais rapidement l’ouvrage vint à manquer.

- Et puis merde après tout, on me placardise, on me confie des tâches ingrates et il n’y a même pas de quoi occuper une personne à mi-temps avec ce qu’on me donne. Et puis quelle différence ça fait : se tourner les pouces en regardant le plafond ou se connecter et t’chater un peu…

 

Je suis un être social et sociable malgré un brin de misanthropie qui me fait parfois marcher à contre courant du troupeau. Je me sentais donc esseulé dans mon bureau des archives et j’avais besoin de contact. C’est ainsi que mes scrupules trouvèrent assez vite dans mon cerveau un emplacement discret et à l’écart de mes pensées et s’y installèrent durablement. C’est en parsemant mon clavier des miettes de mon sandwich du midi que j’allumais de nouveau mon navigateur internet et me connectais à PCN pour t’chater dans le salon « voyages » découvert la veille.Un écran m’informa des personnes connectées. Il y avait en ligne vodka-viandox, moumoune, et  vino, trois pseudonymes déjà vus la veille et qui m’avaient gentiment accueillis. Misskaly et mouflon étaient là aussi ainsi que sept pseudonymes que je n’avais pas encore croisés : mickey, larzac, minipuce, valium, k-rine , lilou et kokine. Je décidais de me montrer poli et de saluer l’assemblée dans son ensemble d’un ton que j’imaginais tonitruant et jovial sans avoir la moindre idée de la façon de transcrire cet état d’esprit  à travers mon clavier d’ordinateur. J’optais pour l’usage du point d’exclamation décliné en multitude :

El_Baz : salut tout le monde !!!!!!!!!!!!!!!!!

Vodka-viandox : tiens salut, comment ça va depuis hier ?

Moumoune : Chouette il est revenu

Vino : je vous l’avais dit quand il s’est déconnecté hier, ce type allait revenir, j’ai l’instinct pour sentir ces choses là moi.

 

Mickey : Euhh on ne se connaît pas mais salut

 

 

Minipuce : Ouep idem

Kokine : vodka-viandox, moumoune, vino, vous nous le présentez le nouveau ?

Moumoune : bon, el_baz je ne te présente la fine équipe de ce salon de discussion.

Rapidement elle me décrit les personnes connectées qui toutes étaient des habituées :

Moumoune : il y a vino que tu as vu hier. C’est la grande gueule de service, c’est lui qui tient le comptoir ici, si il se sauve, le bar s’écroule  

 

 

Vino : hahaha

Moumoune : Vodka-viandox c’est notre informaticien, il bosse dans une obscure compagnie qui édite des jeux vidéos et personne ne sait vraiment ce qu’il fout là mais si t’as besoin d’un conseil tu peux compter sur lui. Kokine c’est la plus sexy d’entre nous et elle en joue, méfie-toi, c’est une vamp !

El_baz : c’est noté !

Moumoune : Mickey et larzac ce sont nos « vieux », mickey est à la retraite et larzac est un ancien architecte qui s’est retiré dans une ferme loin de paris.

Larzac : bêêêêê

Moumoune : comme tu le vois, il n’est jamais loin quand il y a une ânerie à dire

Larzac : sauf que là c’était une chèvre, pas un âne

Moumoune : minipuce c’est notre nounou de service, si elle s’arrête de répondre au milieu d’une conversation c’est qu’un des enfants qu’elle garde s’est réveillé de sa sieste et qu’elle doit lui changer sa couche et le nourrir ! D’ailleurs en ce moment elle doit être en train de donner le biberon.

Lilou : oui ça fait un moment qu’elle n’a rien dit !

Moumoune : et voici lilou, notre conscience vertueuse, dix ans de mariage qu’elle met fièrement en avant en parlant de son jules à toutes les sauces.

Lilou : Sur cette terre, ma seule joie, mon seul bonheur, c'est mon homme.

Moumoune : Mouflon et misskaly tu les connais ce sont nos deux amoureux qui pévètent sans arrêt.

El_baz : qui pévètent ???

 Vino : oui c’est un néologisme du t’chat : pévéter : parler en « pv », pv étant une abréviation de privé. Ça veut dire qu’ils discutent dans une fenêtre à part que seuls eux-deux peuvent voir.  

 À ce moment une fenêtre s’ouvrit automatiquement sur mon ordinateur. En en-tête apparaissait le pseudonyme vino

 Vino : tu vois, c’est simple j’ai cliqué sur le bouton « privé », en bas à droite tu le vois ?  

 

 Je répondis « oui » dans cette nouvelle fenêtre

 

Vino : et ça ouvre un espace de discussion privé que seuls nous-deux pouvons voir. C’est très pratique pour flirter discrètement.

 

El_baz : j’imagine

Vino : c’est aussi un bon moyen pour demander des conseils et astuces concernant le t’chat sans encombrer la fenêtre principale du salon de discussion. Alors en cas de besoin, n’hésite pas, contacte moi en « pv ».

El_baz : c’est sympa, merci

Vino : au fait, mon prénom c’est Jérôme et maintenant ferme cette fenêtre et dépêche toi de lire tout ce que moumoune a écrit pendant qu’on pévétait !

Lorsque la fenêtre de message privé disparut de mon écran, je m’aperçus que la conversation avait continué entre-temps dans le salon principal.

Moumoune : valium c’est notre edelweiss, notre fleur fragile…

 

Mickey : tu peux dire notre dépressive de service

Vino : ta gueule mickey t’es lourd ! Tu peux pas être un peu subtil de temps en temps ?

Valium : ne vous fâchez pas c’est pas grave il a raison, j’ai pas trop le moral

Moumoune : comme tu le vois el_baz, c’est parfois mouvementé ici !

 

Je me dépêchais de répondre une banalité craignant que la conversation ne soit figée du fait de l’intermède causé par mon dialogue privé avec vino. Visiblement moumoune n’était pas affectée de ce temps de latence dans la conversation. Elle finit les présentations en évoquant k-rine, une infirmière de nuit qui ne répondit pas. Vodka-viandox en déduisit qu’elle devait dormir à cette heure mais qu’elle avait certainement laissé l’ordinateur allumé pour relire les conversations à son réveil.

Moumoune : et maintenant les amis, je vous présente el_baz, il s’est connecté pour la première fois hier et s’est échoué chez nous par hasard. Il semble qu’il ait eu le goût de revenir ! Pour le reste el_baz tu te présente toi-même ?  

 

 

 J’étais largement aussi mal à l’aise devant mon clavier que je ne l’aurais été dans la réalité si l’on m’avait demandé en quelques mots de me présenter à une dizaine de parfaits inconnus. Je décidais de rester évasif et de rapidement tenter de retourner la situation en posant moi-même une question.

 El_baz : euh, je suis un homme, j’ai 33 ans et je t’chate un peu par curiosité. Alors comme ça vous parlez de voyages ici ?

 Kokine : euhhhh …lol

 

 El_baz : lol ? qu’est ce que ça signifie ?

Vino : laugh at loud, c’est de l’anglais, ça veut dire qu’elle se marre. Elle aurait pu écrire « mdr » aussi pour morte de rire !

El_baz : j’ai dit quelque chose de drôle ?

Kokine : disons que les voyages sont un prétexte. On en parle de temps en temps, quand vodka-viandox nous raconte ses vacances au Costa-rica ou en Thaïlande par exemple. Mais le reste du temps on jase de tout et de rien

Vino : surtout de rien

Moumoune : oui, mais toujours dans la bonne humeur. On forme une petite équipe sympa et tu as de la chance, tu nous vois au grand complet. Tous les autres pseudos que tu pourras voir de temps à autres dans ce salon de t’chat ne sont que des internautes de passage.

El_baz : et toi moumoune, tu ne t’es pas présentée au fait. Qui es-tu, d’où viens tu, quel âge as-tu ?

Moumoune : oh non, tu ne vas pas me faire le coup de l’asv ?

El_baz : asv ?

Vino : c’est un vrai naïf, un novice de première main !

Moumoune : asv signifie âge, sexe, ville. Les dragueurs pressés commencent leurs conversation sur le t’chat en utilisant cette abréviation.

Vino : c’est pratique comme tactique. En une question tu as l’essentiel : la nature du sexe, plutôt déterminante quand tu dragues en ligne, l’âge qui te permet de vérifier si tu ne tombes pas sur une vieille moche et le critère de proximité géographique qui t’indique combien tu pourrais rapporter à la SNCF si tu t’engageais dans une liaison avec une strasbourgeoise en habitant  à Bayonne !

Kokine : j’adore me faire draguer mais quand même, c’est pas très subtil comme entrée en matière

Lilou : ici les mecs qui entrent dans le salon et lancent leur « asv » sont plutôt mal reçus !

El_baz : désolé, je ne pensais pas à mal.

Moumoune : Je sais ! Je me moque gentiment de toi ! Allez, je lève