© El_baz, 2006, reproduction et diffusion interdites sans l'autorisation de l'auteur
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Lilou : oui, enfin tu ne peux pas non plus te transformer totalement hein ?
Vino : chassez le naturel il revient au galop
Larzac : chassez le naturiste il revient au bungalow
Moumoune : c’est drôle ça Larzac, n’hésite pas à nous faire signe quand t’as une blague qui est de toi à sortir.
El_baz : t’es sévère moumoune, elle est pas si mauvaise que ça sa blague.
Vodka-viandox : au moins ça nous donne quelques indications de personnalités : Larzac est un petit rigolo et moumoune est irrascible
Moumoune : grrrr
Vodka-viandox : la preuve !
Vino : on a tous des signes distinctifs non ? Vous savez ce petit truc qui nous caractérise ; un grain de beauté, une bosse sur le nez, un tatouage, un piercing, une mèche de cheveux blancs…
Kokine : moi je suis grande, blonde aux yeux verts et au physique affriolant. C’est caractéristique ça non ?
Vino : allez les amis, soyez francs, levez un coin du voile sur qui vous êtes réellement
Kokine : Okay, moi j’ai une coccinelle tatouée sur la cheville droite.
El_baz : moi aussi je suis tatoué, une tête de loup avec un sourire en coin, sur la poitrine, à gauche.
Larzac : t’es gauchiste jusque dans tes tatouages toi
El baz : lol
Lilou : moi aussi je suis tatouée : un papillon au creux de la hanche. A droite par contre
El_baz : nobody’s perfect
Lilou : hommage au vieux Serge
El_baz : madame a ses références, c’est bien !
Vodka-viandox : pour continuer l’inventaire des tatouages, j’en ai un sur le bras gauche. Ça représente un genre d’agroglyphe
Larzac : à tes souhaits
Lilou : c’est quoi un agroglyphe
Vino : zones d'un champ de blé ou d'autres céréales similaires qui ont été aplaties systématiquement pour former diverses formes géométriques. Ces dernières peuvent être très complexes, allant du simple cercle de quelques mètres à la composition de plusieurs centaines de mètres. Bien que l'origine humaine (souvent artistique) de la grande majorité des agroglyphes soit attestée, un courant culturel particulièrement bien ancré dans les pays anglo-saxons se plait à y voir des manifestations d'ordre extraterrestre.
Moumoune : waoooooo vino quelle culture, tu parles comme un livre !
Vodka-viandox : tu parles, il a copié-collé vite fait une définition prise sur wikipédia !
Vino : en effet, on ne peut rien te cacher.
Moumoune : je vais vous décevoir car je n’ai pas de tatouages.
Minipuce : moi non plus en revanche j’ai un piercing au nombril
Moumoune : moi je n’ai aucune extravagance, juste des boucles d’oreille très classiques.
Vino : moi aussi j’ai une boucle d’oreille, un anneau en argent
El_baz : oreille gauche j’espère !
Vino : tout à fait lol
Cet après-midi, la discussion se poursuivit autour des descriptions que chacun voulu bien faire de soi. J’appris ainsi à mieux connaître ces personnes qui m’étaient déjà si familières et dont pourtant je ne savais presque rien. Je ne sais pas si c’est l’effet d’une déformation professionnelle qui me poussa inconsciemment à prendre des notes au fil de la conversation. Toujours est-il qu’aujourd’hui, alors que je m’efforce de retranscrire la chronologie des faits, je relis mon carnet et je me rends compte que j’avais, sur l’instant, littéralement brossé une galerie de portraits en quels mots pour chacun.
Je découvris ainsi que Vodka-viandox se nomme en réalité Franck, qu’il travaille dans le domaine de l’informatique et qu’il nourrit une passion pour les gadgets technologiques. Il passa un long moment à nous parler de sa dernière trouvaille : un appareil permettant de stocker des vidéos dans un format de poche et qui lui permet d’emporter un nombre incalculable de films dans leur intégralité, sans surcharger son sac à dos quand il part en voyage. Parce que sa vraie passion c’est de parcourir le monde avec sa copine dès qu’il réussit à négocier des congés avec sa direction, ce qui semble-t-il n’est pas une partie de plaisir. Physiquement il se dit blond, arborant une barbe de trois jours.
Vino m’avait déjà précédemment confié son prénom. Jérôme se dévoila un peu cependant un peu plus ce jour là. J’avais déjà remarqué son humour un peu désabusé, ironique et narquois, sa tendance à la provocation dérangeante qu’il habille toujours d’une touche d’humour qui la rend acceptable. Ce jour là il se décrivit lui-même comme ayant un physique à la Martin Lamotte et refusa d’en dire plus sur son allure générale. Il nous confia en revanche son attachement à quelques sacro-saints principes de vie : l’honnêteté, la franchise, la fidélité et son aversion pour le mensonge et l’hypocrisie. Tout ce qui est nécessaire pour se rendre malheureux dans un monde virtuel fait de faux semblants, fit remarquer quelqu’un dans la conversation.
Larzac était un personnage moins assidu dans le tchat. Il fut donc naturellement moins enclin à se confier. Il nous révéla cependant qu’il avait été responsable des ventes dans une grande entreprise parisienne avant de partir vivre à la province. Il remplissait apparemment tous les critères pour qu’on le définisse comme bourgeois-bohème post soixante-huitard. Mais pas besoin qu’il ne se confie pour cela, son pseudonyme était assez éloquent.
Mickey n’était pas présent le jour où nous eûmes cette conversation. Pour tous il resta donc l’emmerdeur de service dont l’absence était généralement fort appréciée.
Les femmes se livrèrent elles aussi sans fard. L’un des avantages de la cyber-société, est qu’elle rend parfaitement inutile toutes ces fioritures cosmétiques dont les femmes sont friandes. Certaines arguent même que le cyberespace pourrait signer la fin de l’épilation. Mais mon dégoût de la pilosité féminine me pousse à considérer cela comme une fanfaronnade gratuite et sans conséquences.
Moumoune nous parla essentiellement de ses enfants et de sa vie de femme au foyer. Le père de sa progéniture était totalement absent de son discours et on ressentait une profonde solitude dans ses propos, même quand elle vantait les prouesses de son petit dernier inscrit au judo depuis la rentrée de septembre ou de son aînée qui apprend le piano et répète inlassablement « hatikva » depuis trois semaines en faussant systématiquement la même note à trois mesures de la fin. Ce qui l’incite à reprendre depuis le début au désespoir de sa mère. Un instant cependant Moumoune parla d’elle pour nous apprendre son âge : 38 ans et nous confier qu’elle préfèrerait de loin travailler, ce que tous nous avions déjà deviné.
Lilou aussi en aurait eu à raconter au sujet des enfants étant donnée sa profession, mais elle préférait en général parler de « son homme », « son chéri ». Elle en faisait même un peu trop comme si elle voulait se persuader, autant elle-même que nous, de son amour pour son « jules ». Cet après-midi là ne fit pas exception à la règle. On apprit cependant qu’elle devait être assez jolie. Que ses yeux verts semblaient s’accorder parfaitement avec sa chevelure châtain tirant sur le roux. Qu’elle n’avait pas la taille mannequin. Je m’interrogeais si elle évoquait la verticalité ou l’horizontalité de sa taille et l’imaginais aussitôt en petite boulotte.
Kokine était la cabotine de l’assemblée. Elle fût certainement celle qui nous jeta le plus de poudre aux yeux, par écrans interposés, se présentant comme une fille sexy et délurée. Je la trouvais outrancière et rapidement ne prêtais plus réellement attention à ses vantardises. Je me rends compte aujourd’hui que proportionnellement à son flot de paroles ce jour là, je n’ai quasiment pris aucune note sur son compte.
Minipuce et k-rine étaient plus réservées. De la première j’appris que Nantes n’était vraisemblablement pas en Bretagne, ce qui me permit de deviner qu’elle résidait soit dans le Morbihan, soit en Ille et Vilaine, les deux seuls départements avec la Loire Atlantique dont les habitants éprouvent encore le besoin, en 2006 de débattre sur les limites historiques de la Bretagne. Pour moi, breton par hérédité (mon grand père avait quitté Morlaix pour venir extraire des ardoises dans les mines de Trélazé), les frontières de la Bretagne se définissent par des critères très simples. Là où l’eau de mer dépasse les 19 ° Celcius en été et là où le commun des mortels pense qu’il n’est pas raisonnable de conduire avec de l’alcool dans le sang : ce n’est plus la Bretagne.
Mouflon et Misskaly ne participèrent pas à la conversation, comme d’habitude ils devaient être occupés à bavarder en privé. C’est au gré d’une conversation ultérieure à laquelle Mouflon prit part que j’eus l’occasion d’en savoir un peu plus à leur sujet. Tous deux sont étudiants, lui en fac de lettres, elle en arts plastiques. Manuel, le premier prépare un mémoire sur le paysage dans l’œuvre de Michel Tournier. Il est sportif et adore la montagne d’où le choix de son pseudo. Il a rencontré Misskaly, prénommée en réalité Pascaline, sur le tchat il y a un an et ils sont devenus électroniquement inséparables, lui à Paris, elle à Strasbourg. D’elle je n’apprendrais jamais rien d’autre qu’un trait de caractère qu’elle nous confia un matin :
Je suis une contemplative, voilà pourquoi je parle peu, voilà pourquoi je peins et je m’adonne à la photographie et voilà pourquoi je me trouve bien à vous lire en silence.
Ce fut je crois la phrase la plus longue qu’elle écrivit jamais dans le tchat.
Une seule personne parmi les habitués du tchat ne figure pas dans mes notes. K-rine ne s’est jamais réellement ouverte sur sa vie, la vraie vie comme on dit par opposition à la virtualité de notre existence dans le tchat. J’ai su néanmoins par l’intermédiaire de Vino qui semble la connaître, qu’elle est infirmière dans un hôpital, qu’elle est blonde mais que ce n’est pas tout à fait naturel, qu’elle fume plus que de raison et qu’elle dégage une vraie chaleur humaine.
Quant à moi, je divulguais ma profession, sans évoquer mes déboires administratifs. Je me présentais assez honnêtement je pense comme un homme plutôt avenant, sensible et attentif à mon prochain, appréciant l’humour et la convivialité. On me posa quelques questions sur mon physique qui me mirent autant dans l’embarras que lorsque Moumoune m’avait demandé pour la première fois de me présenter dans le tchat. Comment se décrire objectivement quand on souffre de dysmorphophobie d’une part, et d’autre part d’une angoisse profonde à l’idée de passer pour prétentieux. Je me décrivis donc en des termes neutres, comme l’aurait fait un légiste en introduction d’une autopsie. Nous avons là un sujet mâle d’environs un mètre quatre vingt et de corpulence moyenne. Certainement sportif pratiquant la course à pied si l’on se vie à la musculature des membres inférieurs. Certainement bon vivant aimant la nourriture riche et la bière si l’on se fie à l’empâtement de la ceinture abdominale. La main gauche porte les stigmates d’une alliance retirée récemment. Hormis un tatouage sur le torse, le sujet ne présente pas de signes distinctifs. Il s’agit en somme d’un homme très ordinaire.
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