Salut !
Je suis un peu sec d'inspiration depuis le coup sur la callebasse pris un certain 6 mai et la désignation d'un proto-faciste comme chef de l'Etat (et donc comme mon patron !). Le temps de me refaire un moral tout neuf et je vais me remettre à l'écriture. En attendant je réponds à une requête de certains d'entre vous. Je souhaitais vous offrir les 20 premiers chapitres d'un seul tenant mais visiblement overblog n'accepte pas les articles trop longs et je vais devoir me contenter de vous livrer des blocs de 4 chapitres (sinon ça coupe). Ceux qui prennent l'aventure de ce roman en cours y trouveront néanmoins, je l'espère, une certaine facilité à lire l'ensemble du texte plus aisément qu'en feuilletant les archives de ce blog.
Bien l'bonjour chez vous et vive la liberté !
PS. comme d'hab n'oubliez pas que ce texte est déposé chez huissier avec copyright et que donc sa reproduction et sa copie sont interdites sans mon consentement !
KARINE ET CHATIMENT
-1-
Après quelques secondes de chargement une fenêtre s’ouvrit sur l’écran de mon ordinateur.
Bienvenue sur PCN « People chat network », le tchat le plus convivial au monde.
Convivial c’est vite dit. En tous cas pour un néophyte comme moi, la convivialité ne sautait pas aux yeux. La page web s’adressait à moi en me tutoyant. Sympa, certes mais de là à parler de convivialité. D'autant que le mot chat, traduit de l'anglais se voyait affublé d'un -t- en initiale, soit pour me donner un indice sur sa prononciation, soit pour ne pas que je confonde avec le matou, son homonyme. Moi je n'appelle pas ça de la convivialité quand on me prend pour un branque. J'ai fait anglais seconde langue au collège !
Pour pouvoir tchater il faut t’inscrire, cela ne prend que quelques minutes, c’est anonyme et gratuit.
Anonyme et gratuit ? ça tombait bien étant donnée ma situation. J’étais connecté depuis mon bureau au sous sol du commissariat central où l’on m’employait à classer les dossiers concernant les affaires classées. Le type qui m’avait relégué dans ce placard royal ne manquait pas d’humour. Ce qui manquait en revanche c’était l’animation : je travaillais seul toute la journée et les affaires classées n’étaient pas assez nombreuses pour m’occuper à plein temps. Après quelques semaines de scrupules, j’avais finalement décidé de me sortir de cette situation par le chemin le plus discret : les câbles de fibre optique « assurant le haut débit et ainsi la connexion de notre bel édifice au monde moderne dans sa globalité ». Ainsi avait parlé le commissaire lors de son discours d’inauguration du nouveau réseau. Les mauvaises langues diront que l’on attend avec impatience désormais le discours officiel marquant la livraison de nos nouveaux ordinateurs. Mais revenons à nos moutons.
Choisis un pseudonyme et un mot de passe qui te serviront à chaque connexion.
Pour le mot de passe, facile. Je ne serai pas original je prendrai ma date de naissance. Pour le pseudonyme, c’est plus compliqué. Je n’ai pas de surnom contrairement à la plupart de mes collègues. Ce serait plus facile si on m’appelait nénesse ou la gachette ou encore rambo comme quelques camarades rencontrés à l'école de police. Quoique je ne sois pas certain que de tels pseudonymes soient de nature à se faire de bons amis sur le web. Bien, réfléchissons. Mon prénom c’est Bastien, partons de là. J’entrai le diminutif basti dans la case prévue à cet effet puis cliquais sur valider.
Ce pseudonyme existe déjà, choisissez-en un autre ou sélectionnez-en un dans la liste suivante : basti1258, ou 0031basti, ou basti_0057.
ça commence bien pensais-je, tout en me faisant la réflexion qu’un tel procédé appliqué à la société réelle, c’est à dire non virtuelle, serait des plus cocasses. Je m’imaginais le père se rendant en mairie pour déclarer son enfant :
L’officier d’état civil : le prénom je vous prie ?
Le père : Thomas
L’officier d’état civil : Ah désolé monsieur mais ce prénom est déjà attribué, veuillez en choisir un autre. Sinon nous pouvons vous proposer Thomas 012587 ou plus court et plus mignon Tom124587.
Ne pouvant me résoudre à devenir un numéro, moi le rebelle, le gauchiste révolté entré dans la police par excès de lecture de romans policiers lors de mon adolescence d’une part et pour des raisons alimentaires d’autre part, j’essayais d’autres pseudonymes. bast comme bas, s’avérèrent déjà pris. A deux doigts de renoncer j’eus alors l’idée de remplacer le –s- pas un –z-, le bas devint baz, puis el_baz, à la façon d’un révolutionnaire sud américain. Et là ô miracle personne n’avait jusqu’alors eu l’idée de choisir ce pseudonyme et je pus allègrement avancer vers l’étape suivante de ma découverte du tchat, le cœur en joie et l’âme ragaillardie par la trouvaille de ce surnom de maquisard.
Loin d’être au bout de mes peine, je constatais bien vite que la deuxième étape de mon intronisation relevait d’une forme d’errance électronique. Comment faire son choix les dizaines de salons de discussion online ? Comment trouver celui sur lequel je pourrais rencontrer quelques personnes sympathiques pour bavarder quelques instants. Il y avait plus de choix ici que dans les plus grands magasins parisiens en termes de salons de conversation. Libre à moi de choisir par proximité géographique : presque chaque ville de France et de Navarre avait son salon, même la Roche-sur-Yon. Il faut dire qu’on s’y ennuie vite et que le tchat peut s’y avérer un réconfort salutaire ! Il était également possible de choisir selon le type de relation recherchée (amitié, flirt, rencontre, sexe,…) selon la catégorie de personne avec qui je souhaitais dialoguer (pompiers, gendarmes, étudiants, jeunes, moins jeunes, hommes, femmes, gays, sado-masochistes, etc…).
Je commençais par entrer dans le salon intitulé Paris. Les grands voyages commencent tous par un petit pas non ?
El baz : Bonjour tout le monde
Fanatic : Allez PSG
Ultra : L’OM c’est les meilleurs, on vous encule les parigots
Abdel_83985 : Vive le 93
Beaumec75 : Y’a-t-il une fille pour un plan sexe en région parisienne ?
Fanatic : PSG va niquer Marseille
Le flot des messages allait vite, trop vite. Personne ne s’écoutait, chacun lançait son petit message comme une bouteille à la mer et je me dis que dans le meilleur des cas on retrouverait une de ces bouteilles dans quelques milliers d’années, prise dans les sédiments et fossilisée. Les archéologues du futur s’en serviront vraisemblablement pour démontrer le caractère primitif et peu évolué de notre époque.
J’essayais un autre salon intitulé musique pensant que cette dernière adoucit les mœurs.
el baz : salut les musiciens
starmaniac : c’est cindy qui mérite le plus de gagner à la star ac’
videoclippie : non je ne suis pas d’accord, paul-antoine chante mieux et puis il est tellement sexyyyyy
Stop ! Pas la peine d’en lire plus. Il suffisait de remplacer les clubs de foot par les candidats d’un jeu télé débile, soi-disant musical et le flot d’inepties s’écoulait de la même manière que dans le salon parisien
J’optais finalement pour un salon au titre à la fois neutre et évocateur : voyages. Je croisais les doigts durant le court temps de téléchargement précédent l’ouverture de la nouvelle fenêtre de dialogue pour ne pas tomber dans un dialogue opposant les partisans des vacances à Saint Domingue et ceux des congés à Ibiza. J’étais loin de me douter qu’au delà d’un voyage, c’était une vraie aventure qui m’attendait.
El_baz : Salut tout le monde :-)
vodka-viandox : Tiens, un nouveau, bienvenue parmi nous el baz
moumoune : salut et bienvenue
vino : Une nouvelle tête, quel plaisir, salut le bleu !
deux autres pseudonymes (misskaly et mouflon) s’affichaient dans un coin de la fenêtre qui m’informait que 6 personnes étaient connectée dans ce salon, mais il restaient muets.
vodka-viandox : hey misskaly et mouflons, sortez de votre buisson et venez saluer el_baz…
moumoune : excuse les, ce sont deux tourtereaux et ils sont certainement en train de dialoguer en pv.
El_baz : en pv ça veut dire quoi ?
vino : waoo un vrai bleu !
moumoune : le pv c’est une abréviation pour privé, une fonction du tchat que te permet de discuter en privé avec une seule personne.
vodka-viandox : une façon de chuchoter en quelque sorte
vino : bien des conversations se font par ce biais… messes basses, ragots, …
moumoune : oui mais là ce sont des mots doux qui se susurrent. Ces deux là sont en amour !
El_baz : bah, leur silence n’est pas grave. En tous cas quel accueil. Merci. Ça change des salons que j’ai visités avant d’entrer ici.
- 2 -
En arrivant dans ce commissariat, trois mois auparavant j’avais tout de suite ressenti comme un malaise. J’étais fraîchement émoulu, sorti de l’école des inspecteurs de police en bonne position, j’avais effectué un stage plutôt intéressant et prenais mon poste de titulaire dans cette petite unité de province a priori sans histoire. Mon supérieur était le commissaire Lucas était d’allure débonnaire. Il devait mesurer dans les un mètre quatre-vingt, peser plus de cent dix kilos et arborait fièrement une moustache façon Pierre Vassiliu. Ses chemises avaient une bonne décennie d’usure à leur actif et semblaient ne pas devoir se boutonner jusqu’au col ce qui laissait apparaître une chaîne en toc et un torse velu. Effet de style m’étais-je dit : soit cet homme a de l’humour et s’accoutre de la sorte afin de se conformer à la caricature du flic, soit il est l’incarnation de cette caricature.
A grand renfort de claques sur l’épaule et de blagues que le café du commerce n’aurait pas reniées, il m’avait fait visiter les lieux, présenté mes nouveaux collègues un à un et installé dans mon bureau en compagnie de deux collègues.
- Les gars, voici Bastien Legarec, un petit nouveau lança le commissaire.
Puis se tournant vers moi :
- Voici Jean-Philippe Durand, me dit Lucas, mais on l’appelle Johnny ici rapport à son prénom, à la couleur de ses yeux et à ses cheveux peroxydés.
- Salut !
Le type me sourit. Ses yeux bleus se plissèrent attirant mon regard sur ses sourcils noirs qui tranchaient avec le blond de sa coiffure vraisemblablement traitée à l’eau oxygénée. Il avait une canine noircie par une carie et le reste de ses dents était jaune tabac.
- Et lui c’est Pierre Simagne dit « Pierrot la mousse ». Si tu vas au bistrot avec lui tu comprendras pourquoi. Mais ne t’avise pas d’essayer de boire autant que lui sans entraînement préalable !
J’allais rétorquer que ce n’est pas à un breton qu’on apprend à boire mais je gardais ce commentaire pour moi et serrai la main que me tendait Pierrot.
Il me lança d’une voix enjouée mais enrouée un :
- Bienvenue mec ! En me broyant la main droite.
Il devait avoir dans les quarante ans. Et sa calvitie ne me permit pas de me faire une idée de son opinion quant à la décoloration capillaire. Il arborait lui aussi une moustache comme seuls les flics savent encore la porter de nos jours. De celles que l’on taille au ciseaux afin qu’elle prenne du volume et de l’épaisseur sans pour autant entraver le passage des aliments. Ce dernier point devait être crucial pour Pierrot car il possédait un ventre que son pantalon peinait à contenir et qui ne pouvait pas résulter uniquement de sa consommation de houblon.
Au moment où Lucas a quitté la pièce en lançant un « et je compte sur vous pour le mettre au parfum très vite les gars » je n’ai pas réagi. Rétrospectivement je crois que cette petite phrase s’est gravée dans un coin de ma cervelle sans que celle-ci ne déclenche, à tort, le moindre processus d’alerte or, j’aurais du avoir la puce à l’oreille.
Le bureau que l’on m’avait attribué se situait sur la droite en entrant dans la pièce. Je posais mon sac contenant quelques affaires personnelles sur le plateau du bureau à côté d’un ordinateur archaïque affichant fièrement la marque « Olivetti ». Je songeais un instant qu’il faudrait que je me renseigne si ce fabriquant d’ordinateur existe toujours quand je remarquais un jeune homme d’une vingtaine d’années assis à gauche, entre les deux bureaux de mes nouveaux collègues, la main droite menottée à la chaise. Il portait un jean taille basse et des baskets aux lacets desserrés. Dans un coin de la pièce mon regard se posa sur un skate appuyé contre le mur. A voir l’état du dessous de la planche, le gars devait savoir se servir de son engin et « grinder » à tout va.
Johnny était assis sur son bureau, côté opposé à sa chaise et interrogeait le jeune homme. Pierrot m’expliqua que le suspect avait été appréhendé pour dégradation de mobilier urbain, ce qui en langage non-policier signifiait qu’il avait du glisser avec son skate sur le parapet d’une fontaine ou sur un banc public. « Trop lunaire pour être honnête » avait dit l’un des flics de la patrouille avant de l’embarquer et de le conduire au commissariat pour suspicion de consommation de marijuana, voire pire, de trafic.
Pour l’instant Johnny tenait un petit carnet à spirales à bout de bras juste sous le nez du jeune. De son autre main, il pointait avec l’index une ligne de ce qui semblait être un carnet d’adresses.
- C’est écrit noir sur blanc dans ton carnet : Jean-Michel Bédo, ça ne s’invente pas un nom comme ça. C’est ton fournisseur hein ? C’est quoi son vrai nom ? Où est-ce qu’il crèche ? Combien il t’en a vendu ?
Le jeune s’est défendu :
- C’est un pote. C’est son vrai nom. Il est étudiant comme moi, pas dealer…
VLAN ! La paume de la main de Johnny s’était abattue sans ménagement sur son bureau, faisant sursauter y compris Pierrot la mousse, qui entre temps s’était rassis à son bureau pour taper laborieusement un rapport à l’aide de ses deux index sur le clavier d’une machine à écrire, électrique mais néanmoins préhistorique, une « Olivetti » certainement.
- Il se fout de notre gueule ! J’y crois pas à cette histoire d’étudiant postillonna-t-il au visage du jeune qui rentrait la tête dans ses épaules en espérant vraisemblablement se faire aussi petit que possible pour échapper à l’ire de ce flic dont la maigreur des émoluments semblait avoir des conséquences directes sur son budget de dentifrice. Et Jean-Paul Chichon il est aussi dans ta promo ?
Le gros rire gras de Pierrot traversa le bureau, masquant le silence du jeune skateur de plus en plus désemparé.
Je m’assis à mon bureau et entrepris de déballer mes affaires histoire de me donner une contenance. Je posais une photo de mes enfants, un bloc note et une trousse à crayons sur le meuble aux pieds métalliques peints en gris et au plateau en formica, imitation chêne rustique, qui allait me servir de bureau, prenant ainsi possession du lieu et de l’objet. Puis j’entrepris une inspection du contenu des tiroirs. Le premier s’ouvrait avec une clé qui était dans la serrure. Il était vide. J’y déposais mon pistolet et ma paire de menottes. Moins je m’en servais, mieux je me portais. Le deuxième tiroir contenait un annuaire.
- Et si…pensais-je en moi même.
Bécher Christophe…Bécreteau Michel…Bédard Danielle… Bedelet Eric… Bédo Jean-Michel, 3 avenue du général De Gaulle.
- Hé les gars, venez voir !
- Oh putain tu commences bien toi le petit malin.
- Ouais, à peine arrivé tu nous plombes. Ça vaut un apéro ça. T’as intérêt à te pointer avec ta bouteille demain.
Je songeais en mon for intérieur qu’en effet, j’avais intérêt ! Pas sûr que je me sois fait des amis sur cette entrée en matière.
-3-
Le lendemain de ma première connexion j’avais ressenti une forme de culpabilité. N’avais-je pas passé une partie de mon temps de travail à dialoguer sur le web ? À glander en d’autres termes. D’autant que je suis fonctionnaire et payé avec les impôts de mes concitoyens. C’est pas rien comme pensée, surtout pour un type honnête empli de principes d’équité comme je le suis. Je m’efforçais donc toute la matinée de ne pas allumer l’ordinateur et de m’acquitter de tâches de rangement manuelles. Mais rapidement l’ouvrage vint à manquer.
- Et puis merde après tout, on me placardise, on me confie des tâches ingrates et il n’y a même pas de quoi occuper une personne à mi-temps avec ce qu’on me donne. Et puis quelle différence ça fait : se tourner les pouces en regardant le plafond ou se connecter et t’chater un peu…
Je suis un être social et sociable malgré un brin de misanthropie qui me fait parfois marcher à contre courant du troupeau. Je me sentais donc esseulé dans mon bureau des archives et j’avais besoin de contact. C’est ainsi que mes scrupules trouvèrent assez vite dans mon cerveau un emplacement discret et à l’écart de mes pensées et s’y installèrent durablement. C’est en parsemant mon clavier des miettes de mon sandwich du midi que j’allumais de nouveau mon navigateur internet et me connectais à PCN pour t’chater dans le salon « voyages » découvert la veille.
Un écran m’informa des personnes connectées. Il y avait en ligne vodka-viandox, moumoune, et vino, trois pseudonymes déjà vus la veille et qui m’avaient gentiment accueillis. Misskaly et mouflon étaient là aussi ainsi que sept pseudonymes que je n’avais pas encore croisés : mickey, larzac, minipuce, valium, k-rine , lilou et kokine.
Je décidais de me montrer poli et de saluer l’assemblée dans son ensemble d’un ton que j’imaginais tonitruant et jovial sans avoir la moindre idée de la façon de transcrire cet état d’esprit à travers mon clavier d’ordinateur. J’optais pour l’usage du point d’exclamation décliné en multitude :
El_Baz : salut tout le monde !!!!!!!!!!!!!!!!!
Vodka-viandox : tiens salut, comment ça va depuis hier ?
Moumoune : Chouette il est revenu
Vino : je vous l’avais dit quand il s’est déconnecté hier, ce type allait revenir, j’ai l’instinct pour sentir ces choses là moi.
Mickey : Euhh on ne se connaît pas mais salut
Minipuce : Ouep idem
Kokine : vodka-viandox, moumoune, vino, vous nous le présentez le nouveau ?
Moumoune : bon, el_baz je ne te présente la fine équipe de ce salon de discussion.
Rapidement elle me décrit les personnes connectées qui toutes étaient des habituées :
Moumoune : il y a vino que tu as vu hier. C’est la grande gueule de service, c’est lui qui tient le comptoir ici, si il se sauve, le bar s’écroule
Vino : hahaha
Moumoune : Vodka-viandox c’est notre informaticien, il bosse dans une obscure compagnie qui édite des jeux vidéos et personne ne sait vraiment ce qu’il fout là mais si t’as besoin d’un conseil tu peux compter sur lui. Kokine c’est la plus sexy d’entre nous et elle en joue, méfie-toi, c’est une vamp !
El_baz : c’est noté !
Moumoune : Mickey et larzac ce sont nos « vieux », mickey est à la retraite et larzac est un ancien architecte qui s’est retiré dans une ferme loin de paris.
Larzac : bêêêêê
Moumoune : comme tu le vois, il n’est jamais loin quand il y a une ânerie à dire
Larzac : sauf que là c’était une chèvre, pas un âne
Moumoune : minipuce c’est notre nounou de service, si elle s’arrête de répondre au milieu d’une conversation c’est qu’un des enfants qu’elle garde s’est réveillé de sa sieste et qu’elle doit lui changer sa couche et le nourrir ! D’ailleurs en ce moment elle doit être en train de donner le biberon.
Lilou : oui ça fait un moment qu’elle n’a rien dit !
Moumoune : et voici lilou, notre conscience vertueuse, dix ans de mariage qu’elle met fièrement en avant en parlant de son jules à toutes les sauces.
Lilou : Sur cette terre, ma seule joie, mon seul bonheur, c'est mon homme.
Moumoune : Mouflon et misskaly tu les connais ce sont nos deux amoureux qui pévètent sans arrêt.
El_baz : qui pévètent ???
Vino : oui c’est un néologisme du t’chat : pévéter : parler en « pv », pv étant une abréviation de privé. Ça veut dire qu’ils discutent dans une fenêtre à part que seuls eux-deux peuvent voir.
À ce moment une fenêtre s’ouvrit automatiquement sur mon ordinateur. En en-tête apparaissait le pseudonyme vino
Vino : tu vois, c’est simple j’ai cliqué sur le bouton « privé », en bas à droite tu le vois ?
Je répondis « oui » dans cette nouvelle fenêtre
Vino : et ça ouvre un espace de discussion privé que seuls nous-deux pouvons voir. C’est très pratique pour flirter discrètement.
El_baz : j’imagine
Vino : c’est aussi un bon moyen pour demander des conseils et astuces concernant le t’chat sans encombrer la fenêtre principale du salon de discussion. Alors en cas de besoin, n’hésite pas, contacte moi en « pv ».
El_baz : c’est sympa, merci
Vino : au fait, mon prénom c’est Jérôme et maintenant ferme cette fenêtre et dépêche toi de lire tout ce que moumoune a écrit pendant qu’on pévétait !
Lorsque la fenêtre de message privé disparut de mon écran, je m’aperçus que la conversation avait continué entre-temps dans le salon principal.
Moumoune : valium c’est notre edelweiss, notre fleur fragile…
Mickey : tu peux dire notre dépressive de service
Vino : ta gueule mickey t’es lourd ! Tu peux pas être un peu subtil de temps en temps ?
Valium : ne vous fâchez pas c’est pas grave il a raison, j’ai pas trop le moral
Moumoune : comme tu le vois el_baz, c’est parfois mouvementé ici !
Je me dépêchais de répondre une banalité craignant que la conversation ne soit figée du fait de l’intermède causé par mon dialogue privé avec vino. Visiblement moumoune n’était pas affectée de ce temps de latence dans la conversation. Elle finit les présentations en évoquant k-rine, une infirmière de nuit qui ne répondit pas. Vodka-viandox en déduisit qu’elle devait dormir à cette heure mais qu’elle avait certainement laissé l’ordinateur allumé pour relire les conversations à son réveil.
Moumoune : et maintenant les amis, je vous présente el_baz, il s’est connecté pour la première fois hier et s’est échoué chez nous par hasard. Il semble qu’il ait eu le goût de revenir ! Pour le reste el_baz tu te présente toi-même ?
J’étais largement aussi mal à l’aise devant mon clavier que je ne l’aurais été dans la réalité si l’on m’avait demandé en quelques mots de me présenter à une dizaine de parfaits inconnus. Je décidais de rester évasif et de rapidement tenter de retourner la situation en posant moi-même une question.
El_baz : euh, je suis un homme, j’ai 33 ans et je t’chate un peu par curiosité. Alors comme ça vous parlez de voyages ici ?
Kokine : euhhhh …lol
El_baz : lol ? qu’est ce que ça signifie ?
Vino : laugh at loud, c’est de l’anglais, ça veut dire qu’elle se marre. Elle aurait pu écrire « mdr » aussi pour morte de rire !
El_baz : j’ai dit quelque chose de drôle ?
Kokine : disons que les voyages sont un prétexte. On en parle de temps en temps, quand vodka-viandox nous raconte ses vacances au Costa-rica ou en Thaïlande par exemple. Mais le reste du temps on jase de tout et de rien
Vino : surtout de rien
Moumoune : oui, mais toujours dans la bonne humeur. On forme une petite équipe sympa et tu as de la chance, tu nous vois au grand complet. Tous les autres pseudos que tu pourras voir de temps à autres dans ce salon de t’chat ne sont que des internautes de passage.
El_baz : et toi moumoune, tu ne t’es pas présentée au fait. Qui es-tu, d’où viens tu, quel âge as-tu ?
Moumoune : oh non, tu ne vas pas me faire le coup de l’asv ?
El_baz : asv ?
Vino : c’est un vrai naïf, un novice de première main !
Moumoune : asv signifie âge, sexe, ville. Les dragueurs pressés commencent leurs conversation sur le t’chat en utilisant cette abréviation.
Vino : c’est pratique comme tactique. En une question tu as l’essentiel : la nature du sexe, plutôt déterminante quand tu dragues en ligne, l’âge qui te permet de vérifier si tu ne tombes pas sur une vieille moche et le critère de proximité géographique qui t’indique combien tu pourrais rapporter à la SNCF si tu t’engageais dans une liaison avec une strasbourgeoise en habitant à Bayonne !
Kokine : j’adore me faire dragueur mais quand même, c’est pas très subtil comme entrée en matière
Lilou : ici les mecs qui entrent dans le salon et lancent leur « asv » sont plutôt mal reçus !
El_baz : désolé, je ne pensais pas à mal.
Moumoune : Je sais ! Je me moque gentiment de toi ! Allez, je lève un coin du voile. Je suis une jeune maman qui vit dans l’ouest de la France.
Vodka-viandox : comme tu le vois la plupart des gens t’chatent de chez eux où ils s’ennuient ou du bureau..
El_baz : ouep comme moi…
Vodka-viandox : moi aussi, à part quand je voyage et que je peux jouir pleinement de l’odeur suave de transpiration qui flotte dans les cyber-cafés.
La discussion s’orienta alors vers les récits de voyages et se poursuivit encore durant deux heures jusqu’à ce que Nicole, une collègue du commissariat, descende les bras chargés de dossiers et me redonne de l’ouvrage en quantité suffisante pour finir ma journée.
À l’heure de quitter le bureau, je m’étirais sur ma chaise en regardant l’écran qui m’informait que windows allait s’éteindre. C’était un bien drôle d’univers que j’avais pénétré là, avec ses codes, son langage, ses communautés. Un petit monde virtuel. Je me surpris moi-même en réalisant qu’au fond de moi, j’avais hâte d’être au lendemain pour me connecter de nouveau.
- 4 -
Veuillez agréer, monsieur le commissaire Lucas, l’expression de ma considération la plus distinguée.
Je signais avec conviction à la suite de cette formule idiote apprise à l’école, en essayant de me représenter ce dont pouvait bien avoir l’air une considération des plus distinguées. Après quelques grimaces, je renonçais, j’imprimais la missive et la glissais dans son enveloppe. Elle racontait en détail les évènements du 14 mai et j’allais la porter à ma hiérarchie.
Ce jour là il faisait beau. Si j’étais bucolique je vous dirais qu’il flottait dans l’air un doux parfum de sauge et de romarin mêlés à l’odeur envoûtante d’un comptoir sur lequel s’étalaient une myriade d’olives parfumées. Mais la réalité est toute autre. L’étal voisin était celui du poissonnier occupait olfactivement l’espace. En d’autres termes ça sentait la marée.
Mais qu’à cela ne tienne, c’est toujours un plaisir de se promener sur un marché. Celui-ci était de taille modeste mais relativement bien garni. Nous y entrions par l’allée des poissonniers et des ostréiculteurs qui faisaient face aux primeurs : fruits et légumes frais. Trois stands bio s’identifiaient grâce à leurs calicots, mais surtout par le fait que leurs marchands prenaient grand soin de laisser sur leurs productions des traces de terre argilo-calcaire, comme un gage de naturel. Juste à côté, l’un des plus grand maraîchers de la région avait quant à lui lavé, presque lustré ses tomates qui brillaient au soleil. Il est des mémés que la propreté rassure, fût-elle obtenue par l’usage de produits peu comestibles.
Une allée partait sur la droite. Elle était bordée de commerces vestimentaires. Quelques tuniques d’un autre âge jetées à la volée sur un planche en équilibre sur deux tréteaux étaient signalés par un alléchant « tout à 5 euros ». Très vraisemblablement, une vieille dame, le panier plein de tomates trop rouges, s’offrira quelques blouses pour une somme modique.
Plus loin une camionnette ouverte sur son flanc recelait de magnifiques chaussures qui avaient dû être à la mode en 1956. On trouvait là aussi un vendeur de jeans et un marchand d’étoffes pour les mamies trop radines pour se payer une blouse et préférant se la coudre elles-mêmes.
Sur la gauche se trouvaient les stands du fromager, du boulanger et du boucher charcutier. A proximité se trouvaient également un stand de plats asiatiques et un étal d’épices. Tout au bout du rang, le marchand de kebab et le rôtisseur de volailles se tiraient la bourre pour savoir lequel dégagerait les effluves les plus appétissantes.
Dans l’allée suivante, un vendeur de quincaillerie faisait face à l’étal du vendeur d’olive. L’allée se terminait par un rond point autour duquel étaient installés les camelots dont les couteaux tranchaient l’acier et dont les poêles anti-adhésives étaient garanties sur trois générations.
Enfin sur la droite on trouvait quelques marchands de carne et de produits de la ferme : œufs, lait, crème, etc…
La place était bordée de platanes qui séparaient le marché de la rue et des maisons bourgeoises à étages qui donnaient au lieu un cachet indéniable.
Et c’est sur ce marché, ce 14 mai, que mon infaillible intégrité allait me précipiter dans une chaîne d’événements qui constituent l’histoire que je vous narre présentement.
Nous étions en patrouille. En fait mes deux collègues étaient en patrouille. Moi, le bleu, je les accompagnais pour observer. « Apprendre le métier » m’avaient-ils dit. Ce fut Mouss' qui se chargea de la leçon. Un sacré pédagogue, je dois bien le reconnaître:
- Tu vois, pour une bonne extorsion de fonds il y a des secrets à connaître.
Pendant qu'il faisait ses commentaires, Johnny s'approcha du stand d'olives et d'épices et entama un petit manège bien rôdé. Il salua le commerçant d’un grand « ola, amigo ! » en lui tapant sur l’épaule de la main gauche et lui serrant la pogne de la main droite.
- Le premier secret c'est la discrétion du geste. Et parfois la discrétion passe par la diversion. D'abord tu salues de façon tonitruante pour détourner l'attention. Ensuite, tout est dans le toucher de paume et la position du corps.
De l'allée où nous nous trouvions, je ne voyais que le dos de mon collègue et sa main gauche qui tournoyait dans les airs tandis qu'il plaisantait grassement.
- Si t'as pas les jambes souples t'es foutu. Ton bassin est raide et tu te mets à la faute. Tu oublies de te tourner pour mettre ton corps en opposition entre le payeur et la foule et tu te fais remarquer.
Visiblement Johnny était super entraîné. Il m'était impossible de voir que la poignée de main, apparemment franche et amicale, entre le flic et le marchand dissimulait un échange illicite : un billet de 50 euros.
- Secret numéro deux, il faut avoir la main bien ouverte et la poigne ferme pour pas que les billets t'échappent car ça ne pardonne pas…
Johnny revint vers nous et la leçon se poursuivit au stand de la boucherie Halal.
- Le troisième secret c'est le choix de ta victime. Un bon racketté est un racketté faible, pas forcément celui qui est plein aux as car celui là est souvent futé et saura se défendre
J'étais interloqué et ne savais quoi répondre.
- ..ah bon ?
- Pire, si ça se trouve tu ne l'impressionnera même pas. Tu vois, nous on a choisi de racketter les immigrés. On n'est pas racistes, je dirais même qu'on s'en fout royalement d'où ils viennent mais on a un moyen de pression sur eux : il suffit de les menacer de leur sucrer leur carte de séjour. Il est facile de racketter quelqu’un en le menaçant, lui et sa famille d’un retour au bled.
La fin de la visite du marché fût du même acabit et mon esprit bucolique des premières heures de la matinée fit très vite place à une sensation d'écœurement que je pourrais poliment qualifier d'envie de gerber.
De retour au commissariat, pendant que les deux affreux faisaient leurs comptes, je réfléchissais. Que faire ? Les dénoncer bien sûr. Et c’est d’un doigt décidé que j’allumais mon ordinateur pour rédiger un courrier à l’attention du commissaire.
Ce dernier ne mit pas longtemps à réagir. A peine quinze minutes après que j’eus donné l’enveloppe à Nicole, sa secrétaire, celle-ci me fit savoir que le commissaire m’attendait dans son bureau.
- Mon cher Bastien asseyez-vous.
- Merci commissaire.
- C’est courageux de votre part de dénoncer vos collègues sans vous cacher derrière un lâche anonymat.
- J’agis selon mes principes commissaire.
- Et bien justement, il va falloir apprendre à vous asseoir un peu dessus, vos principes. Vous savez, ce que vous avez vu sur le marché, c’est pas du profit personnel. Ça va dans un pot commun qui sert à financer les soirées du service. Ça garantit la cohésion de l’équipe et de plus ça maintient dans notre giron ces petits merdeux de vendeurs à la sauvette dont la plupart sont nos indics d’ailleurs. Vous comprenez ?
Je ne comprenais que trop bien. J’avais encore manqué une occasion de fermer ma gueule ou du moins, j’avais omis de m’enquérir de la position de mon interlocuteur dans ce contexte épineux avant de m’ouvrir à lui.
- Je vais vous laisser une chance Legarec. On fait une croix sur l’affaire. Le prochain marché c’est mercredi. C’est vous qui irez relever les compteurs.
- Désolé commissaire, je ne peux pas faire une chose pareille.
- Dans ce cas, je me vois dans l’obligation de vous donner une nouvelle affectation. Vous avez deux heures pour vider votre bureau et vous installer aux archives, niveau moins un.
Le service des archives était un service fantôme. Le commissariat était situé dans un quartier si paisible que les affaires étaient peu nombreuses, souvent élucidées et ne nécessitaient pas la présence d’un archiviste-documentaliste à plein temps. Chaque été on employait des stagiaires à effectuer le classement de l’année et c’était largement suffisant pour que les rayonnages du sous-sol du commissariat soient en ordre correct. C’était donc clair, on me mettait au placard.
Le seul point positif de cette histoire était que je n’avais pas fini de déballer mes affaires dans mon premier bureau ce qui faciliterait mon déménagement.