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C’est aux alentours de la mi-juillet que les « évènements » ont commencé. J’adore le mot « événement ». C’est l’un des termes euphémiques les plus pratiques de la langue française. Une guerre basée sur quelques mensonges d’Etat : les événements du golfe. Une bavure policière: un événement tragique. Un mouvement social de grande ampleur : les événements de la rue…
En ce qui concerne les « évènements » qui ont touché mon petit monde virtuel, je me souviens assez bien du contexte, même si j’ai oublié la date exacte. Ce jour là, eu après ma connexion, un message d’information à l’écran lança la première discussion animée du jour.
Nouvelle-inscrite1732 vient de se connecter
Nouvelle-inscrite1732 : Salut
Vino : hello
Vodka-viandox : hey bienvenue Nouvelle-inscrite1732 , joli pseudo !
Nouvelle-inscrite1732 : oué hein ? j’en suis très fière.
Moumoune : tu sais que tu peux le modifier facilement pour choisir un pseudonyme qui te soit plus « personnel » ?
Nouvelle-inscrite1732 : oui, je sais. En fait au début j’ai galéré pour me connecter. J’avais pas d’idée de pseudo alors je me suis branchée en mode « invité »
Vino : ah oui, ce mode où le serveur t’attribue justement un pseudo anonyme et temporaire : nouvel inscrit + un numéro
Nouvelle-inscrite1732 : oué, sauf que là ça fait deux ans que je viens sur le tchat avec ce pseudo qui n’a plus rien de provisoire.
Vodka-viandox : t’es zarbi toi.
Nouvelle-inscrite1732 Non, quand tu réfléchis bien ce pseudo est génial. Chaque jour je suis nouvelle. Chaque fois que je rentre dans un salon de discussion on m’interpelle comme vous l’avez fait et la conversation s’engage. Comme ça je me fais plein d’amis.
El_baz : elle est loin d’être conne la miss.
Nouvelle-inscrite1732 : merci !!!
Mickey : t’es jolie aussi ?
Nouvelle-inscrite1732 : oh, oh ! Tout de suite les questions sur le physique. Je croyais que c’était un salon de discussion sur le voyage ici ?
Vino : oui mais on voyage entre gens beaux
Nouvelle-inscrite1732 : moi je donne la priorité aux gens bons
Vodka-viandox : de Parme !
Minipuce : aïe aïe aïe, je sens qu’on se prépare à une nouvelle série de blagues et jeux de mots de haute volée…
Moumoune : oui, la foire aux calembours est ouverte.
El_baz : merci de t’être connectée Nouvelle-inscrite1732, ta présence met de l’ambiance.
Vino : ouep, le club des voyageurs loufoques pourrait bien compter un membre supplémentaire si tu l’acceptes Nouvelle-inscrite1732.
Nouvelle-inscrite1732 : avec joie ! c’est marrant comme on se sent vite bien parmi vous.
Minipuce : ah tu trouves ? Et bien tant mieux, il nous faut du sang-neuf quand notre communauté perd certaines de ses forces vives.
Moumoune : qu’est ce que tu sous-entends Minipuce ?
Minipuce : je sous-entends qu’il y en a dans notre petite bande qu’on ne voit plus trop ces temps-ci.
Misskaly : oui, Valium a disparu de la circulation
Mickey : tiens tu causes toi ? je te croyais muette depuis le temps !!!
Vodka-viandox : Mickey ta gueule ! Fous lui la paix !
Vino : elle est pas muette, elle pévète !
Misskaly : Mouflon est parti faire une course, j’ai du temps pour lire vos plaisanteries. Et puis même si je ne parle pas, je lis les conversations, je m ‘intéresse. Et j’ai remarqué que Valium est pas venue depuis une semaine au moins.
Moumoune : C’est inquiétant, d’autant qu’il ne me semble pas qu’elle se soit fâchée avec l’un d’entre nous.
Vino : bah c’est la vie du tchat ça. C’est un monde virtuel, sans attaches, on va, on vient. Un jour on existe, le lendemain on n’est plus rien.
El_baz : arrête t’es déprimant
Vodka-viandox : n’empêche, il a raison. Si chacun d’entre nous fait le compte du nombre de personnes qu’il a vu défiler dans ce salon et qui sont restées un jour, une semaine, un mois,… Combien ça fait au total ?
Moumoune : j’ai pas assez de doigts pour compter
Vino : même Vishnu n’a pas assez de doigts pour ça !
Minipuce : pfff t’es con. N’empêche, Valium, ça m’inquiète un peu
El_baz : tu sais elle est majeure et vaccinée...
Vino : Attendons un peu avant de nous inquiéter. Elle traverse peut-être une période de déprime. Ça lui arrive parfois. Je suis certain que la semaine prochaine elle sera revenue.
Et voilà comment des évènements commencent : de façon tout à fait anodine.
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Wong ! Premier dossier classé dans le tiroir des w ! Quand on s’ennuie à mourir on s’attache à de petits détails. Quelle tristesse ce doit être dans le monde des signes graphiques quand on est un w. Alors que le e, le a ou le s sont invités dans pleins de mots, le w reste seul, à l’écart, marginalisé. C’est le paria de l’alphabet français. Le type qui a écrit le premier dictionnaire francophone a dû tomber en panne sèche d’inspiration vers la fin. Ou alors il a bâclé son travail sous la pression de son éditeur qui réclamait le manuscrit au plus vite. Du coup les dernières lettres n’ont eu droit qu’à quelques pages. On a bien essayé de leur donner une compensation : dix points au scrabble… Rien n’y fait et le w reste marginalisée, exclue, mise au ban de la société des lettres. Mais, grâce à l’affaire Wong, je venais de rendre au w un peu de sa dignité et d’inaugurer une partie encore inexploitée du grand classeur métallique qui fait face à mon bureau.
Souvent il m’arrivait, avant de les ranger, de feuilleter les dossiers que je classais. En bon amateur de polars, j’y trouvais parfois des anecdotes dignes des meilleures nouvelles du roman noir. Et bien souvent aussi, je n’y trouvais que des faits divers très ordinaires qui ne faisaient que renforcer mon ennui.
Le dossier Wong relatait une affaire des plus romanesques. J’avais bien un vague souvenir des gros titres de la presse locale à propos de ce Wong, mais la lecture de ce dossier allait m’en apprendre beaucoup plus et surtout, me ramener une nouvelle fois sur la place du marché.
J’ai remarqué lors des voyages internationaux que j’effectue régulièrement en regardant les films américains à la télévision que les chinois ont cette particularité, un peu partout hors de chine, de vivre en communauté. Au delà de la caricature qui sert souvent de toile de fond à ces fictions, les quartiers chinois de quelques métropoles me laissent croire que derrière le cliché se cache une certaine réalité. Celle-ci se traduit entre autres par une forme de société à l’intérieur de la société qui se matérialise par des réseaux d’entraide, familiaux, amicaux, professionnels.
Wong était restaurateur. Il possédait deux bouis-bouis dans le centre-ville, dont l’un était réputé pour son karaoké. J’ai toujours exécré le karaoké. Ce passe temps représente, à mes yeux, un concentré des maux de notre société post-moderne : la soif de reconnaissance qui pousse à se mettre en avant, sans crainte du ridicule, le renoncement à toute forme d’inhibition pour aller brailler en compagnie de parfaits inconnus sur de vieux airs de mauvaise musique. Les regards, sourires et clins d’œil à tendance complice n’y changent rien. On a beau se faire des œillades pour signifier qu’on est du même groupe, de ceux qui ont été enfants durant les yéyés, la période patchouli, le disco, la new-wave, les prémices du hip-hop, etc… rien n’y fait. Je ne vois dans les karaokés que des personnes désespérément seules et aux prises avec une estime de soi plus qu’aléatoire.
Wong possédait aussi un atelier clandestin dans lequel il employait des compatriotes nouvellement immigrés et à la recherche de quelques Euros, sans protection sociale, bien entendu, ni RTT, et encore moins de bulletin de salaire.
L’affaire Wong n’aurait relevé que de l’inspection du travail (ou des services de l’hygiène relativement à l’insalubrité de l’atelier) s’il n’y avait eu Malika.
Malika travaille sur le marché. Elle y vend des épices, juste à côté de la camionnette des plats chinois. Malika est belle comme seules les tunisiennes savent l’être. Ses yeux sont aussi noirs que ses cheveux. Sa peau est mate et elle sent merveilleusement bon. Mais surtout, Malika sourit. Jamais son visage ne se départit de ce trait blanc cerné de rouge carmin qui le traverse. Malika est aimée de tous et naturellement aussi des vieilles bigotes (pléonasme !) qui arpentent le marché à la sortie de la messe. Et elle les bichonne ses petites vieilles la Malika. Elle les connaît par leurs prénoms. Elle sait le nombre de leurs petits-enfants, comment ils s’appellent, la dernière fois qu’ils ont téléphoné, leurs résultats scolaires, etc… Elle sait qui possède un chat, un caniche ou une perruche et n’oublie jamais de s’enquérir de la santé de ces petites bêtes. Quand médor est victime de troubles intestinaux, Malika a toujours une spécialité de chez elle à conseiller. Quand ces dames sont trop chargées, elle leur porte les courses à domicile. Durant la canicule de l’été 2003 qui a causé tant de décès en France, Malika a fait quotidiennement la tournée de « ses » vieilles pour leur porter de la limonade. Résultat : toutes ont survécu. Jusqu’à ce que Wong entre en scène.
En octobre de l’an dernier, une première petite vieille est morte. Que les vieux cassent leur pipe, c’est dans l’ordre des choses. On s’est donc fendu de quelques chrysanthèmes. Ça tombait bien, en cette saison le marché est pour ainsi dire florissant. Puis la vie a repris son cours. Seulement voilà, une autre vieille a cassé sa pipe la semaine suivante et la semaine d’après, trois d’un coup ont passé l’arme à gauche. Là où cyniquement je me serais réjoui de voir des bigotes « à gauche », Malika elle n’a pas ri du tout. Très vite elle a fait le rapprochement entre la date de ces décès (le lundi, systématiquement) et le panier de la ménagère acquis la veille sur le marché. Une rapide enquête lui a permis de trouver le point commun entre tous les paniers : les délicieux raviolis à la crevette de monsieur Wong.
Malika a aussitôt alerté les flics qui, après lui avoir demandé sa carte de séjour se sont aperçu qu’étant née à Limoges, elle avait la nationalité française.
Ne pouvant pas se farcir une beurette, les flics se sont farci Wong. Et c’est ainsi qu’on a découvert cent vingt kilos de crevettes stockées dans une baignoire et manipulées par des ouvrières aux ongles noirs qui en faisaient des raviolis.
Wong a été condamné pour homicide involontaire et pour avoir employé de petites mains sans les déclarer au fisc.
Moi j’ai commencé à remplir le tiroir des w.
Et Malika ?
Personne ne l’a remerciée. La presse n’en a même pas parlé attribuant tous les honneurs de l’enquête au commissaire Lucas. Je décidais d’aller la rencontrer le dimanche suivant. Je commençais à en avoir marre de ce souterrain. Je désespérais de remplir un jour le tiroir des z et j’avais décidé de me révolter contre mon sort et celui de ces pauvres hères rackettés par des ripoux.
Attention, gros baz des bois sort du taillis !
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Vodka-viandox : le virtuel c’est cool. T’inventes ton perso. Si tu veux t’es beau, t’es grand, t’es fort.
Lilou : oui, enfin tu ne peux pas non plus te transformer totalement hein ?
Vino : chassez le naturel il revient au galop
Larzac : chassez le naturiste il revient au bungalow
Moumoune : c’est drôle ça Larzac, n’hésite pas à nous faire signe quand t’as une blague qui est de toi à sortir.
El_baz : t’es sévère moumoune, elle est pas si mauvaise que ça sa blague.
Vodka-viandox : au moins ça nous donne quelques indications de personnalités : Larzac est un petit rigolo et moumoune est irrascible
Moumoune : grrrr
Vodka-viandox : la preuve !
Vino : on a tous des signes distinctifs non ? Vous savez ce petit truc qui nous caractérise ; un grain de beauté, une bosse sur le nez, un tatouage, un piercing, une mèche de cheveux blancs…
Kokine : moi je suis grande, blonde aux yeux verts et au physique affriolant. C’est caractéristique ça non ?
Vino : allez les amis, soyez francs, levez un coin du voile sur qui vous êtes réellement
Kokine : Okay, moi j’ai une coccinelle tatouée sur la cheville droite.
El_baz : moi aussi je suis tatoué, une tête de loup avec un sourire en coin, sur la poitrine, à gauche.
Larzac : t’es gauchiste jusque dans tes tatouages toi
El baz : lol
Lilou : moi aussi je suis tatouée : un papillon au creux de la hanche. A droite par contre
El_baz : nobody’s perfect
Lilou : hommage au vieux Serge
El_baz : madame a ses références, c’est bien !
Vodka-viandox : pour continuer l’inventaire des tatouages, j’en ai un sur le bras gauche. Ça représente un genre d’agroglyphe
Larzac : à tes souhaits
Lilou : c’est quoi un agroglyphe
Vino : zones d'un champ de blé ou d'autres céréales similaires qui ont été aplaties systématiquement pour former diverses formes géométriques. Ces dernières peuvent être très complexes, allant du simple cercle de quelques mètres à la composition de plusieurs centaines de mètres. Bien que l'origine humaine (souvent artistique) de la grande majorité des agroglyphes soit attestée, un courant culturel particulièrement bien ancré dans les pays anglo-saxons se plait à y voir des manifestations d'ordre extraterrestre.
Moumoune : waoooooo vino quelle culture, tu parles comme un livre !
Vodka-viandox : tu parles, il a copié-collé vite fait une définition prise sur wikipédia !
Vino : en effet, on ne peut rien te cacher.
Moumoune : je vais vous décevoir car je n’ai pas de tatouages.
Minipuce : moi non plus en revanche j’ai un piercing au nombril
Moumoune : moi je n’ai aucune extravagance, juste des boucles d’oreille très classiques.
Vino : moi aussi j’ai une boucle d’oreille, un anneau en argent
El_baz : oreille gauche j’espère !
Vino : tout à fait lol
Cet après-midi, la discussion se poursuivit autour des descriptions que chacun voulu bien faire de soi. J’appris ainsi à mieux connaître ces personnes qui m’étaient déjà si familières et dont pourtant je ne savais presque rien. Je ne sais pas si c’est l’effet d’une déformation professionnelle qui me poussa inconsciemment à prendre des notes au fil de la conversation. Toujours est-il qu’aujourd’hui, alors que je m’efforce de retranscrire la chronologie des faits, je relis mon carnet et je me rends compte que j’avais, sur l’instant, littéralement brossé une galerie de portraits en quels mots pour chacun.
Je découvris ainsi que Vodka-viandox se nomme en réalité Franck, qu’il travaille dans le domaine de l’informatique et qu’il nourrit une passion pour les gadgets technologiques. Il passa un long moment à nous parler de sa dernière trouvaille : un appareil permettant de stocker des vidéos dans un format de poche et qui lui permet d’emporter un nombre incalculable de films dans leur intégralité, sans surcharger son sac à dos quand il part en voyage. Parce que sa vraie passion c’est de parcourir le monde avec sa copine dès qu’il réussit à négocier des congés avec sa direction, ce qui semble-t-il n’est pas une partie de plaisir.
Physiquement il se dit blond, arborant une barbe de trois jours.
Vino m’avait déjà précédemment confié son prénom. Jérôme se dévoila un peu cependant un peu plus ce jour là. J’avais déjà remarqué son humour un peu désabusé, ironique et narquois, sa tendance à la provocation dérangeante qu’il habille toujours d’une touche d’humour qui la rend acceptable. Ce jour là il se décrivit lui-même comme ayant un physique à la Martin Lamotte et refusa d’en dire plus sur son allure générale. Il nous confia en revanche son attachement à quelques sacro-saints principes de vie : l’honnêteté, la franchise, la fidélité et son aversion pour le mensonge et l’hypocrisie. Tout ce qui est nécessaire pour se rendre malheureux dans un monde virtuel fait de faux semblants, fit remarquer quelqu’un dans la conversation.
Larzac était un personnage moins assidu dans le tchat. Il fut donc naturellement moins enclin à se confier. Il nous révéla cependant qu’il avait été responsable des ventes dans une grande entreprise parisienne avant de partir vivre à la province. Il remplissait apparemment tous les critères pour qu’on le définisse comme bourgeois-bohème post soixante-huitard. Mais pas besoin qu’il ne se confie pour cela, son pseudonyme était assez éloquent.
Mickey n’était pas présent le jour où nous eûmes cette conversation. Pour tous il resta donc l’emmerdeur de service dont l’absence était généralement fort appréciée.
Les femmes se livrèrent elles aussi sans fard. L’un des avantages de la cyber-société, est qu’elle rend parfaitement inutile toutes ces fioritures cosmétiques dont les femmes sont friandes. Certaines arguent même que le cyberespace pourrait signer la fin de l’épilation. Mais mon dégoût de la pilosité féminine me pousse à considérer cela comme une fanfaronnade gratuite et sans conséquences.
Moumoune nous parla essentiellement de ses enfants et de sa vie de femme au foyer. Le père de sa progéniture était totalement absent de son discours et on ressentait une profonde solitude dans ses propos, même quand elle vantait les prouesses de son petit dernier inscrit au judo depuis la rentrée de septembre ou de son aînée qui apprend le piano et répète inlassablement « hatikva » depuis trois semaines en faussant systématiquement la même note à trois mesures de la fin. Ce qui l’incite à reprendre depuis le début au désespoir de sa mère. Un instant cependant Moumoune parla d’elle pour nous apprendre son âge : 38 ans et nous confier qu’elle préfèrerait de loin travailler, ce que tous nous avions déjà deviné.
Lilou aussi en aurait eu à raconter au sujet des enfants étant donnée sa profession, mais elle préférait en général parler de « son homme », « son chéri ». Elle en faisait même un peu trop comme si elle voulait se persuader, autant elle-même que nous, de son amour pour son « jules ». Cet après-midi là ne fit pas exception à la règle. On apprit cependant qu’elle devait être assez jolie. Que ses yeux verts semblaient s’accorder parfaitement avec sa chevelure châtain tirant sur le roux. Qu’elle n’avait pas la taille mannequin. Je m’interrogeais si elle évoquait la verticalité ou l’horizontalité de sa taille et l’imaginais aussitôt en petite boulotte.
Kokine était la cabotine de l’assemblée. Elle fût certainement celle qui nous jeta le plus de poudre aux yeux, par écrans interposés, se présentant comme une fille sexy et délurée. Je la trouvais outrancière et rapidement ne prêtais plus réellement attention à ses vantardises. Je me rends compte aujourd’hui que proportionnellement à son flot de paroles ce jour là, je n’ai quasiment pris aucune note sur son compte.
Minipuce et k-rine étaient plus réservées. De la première j’appris que Nantes n’était vraisemblablement pas en Bretagne, ce qui me permit de deviner qu’elle résidait soit dans le Morbihan, soit en Ille et Vilaine, les deux seuls départements avec la Loire Atlantique dont les habitants éprouvent encore le besoin, en 2006 de débattre sur les limites historiques de la Bretagne. Pour moi, breton par hérédité (mon grand père avait quitté Morlaix pour venir extraire des ardoises dans les mines de Trélazé), les frontières de la Bretagne se définissent par des critères très simples. Là où l’eau de mer dépasse les 19 ° Celcius en été et là où le commun des mortels pense qu’il n’est pas raisonnable de conduire avec de l’alcool dans le sang : ce n’est plus la Bretagne.
Mouflon et Misskaly ne participèrent pas à la conversation, comme d’habitude ils devaient être occupés à bavarder en privé. C’est au gré d’une conversation ultérieure à laquelle Mouflon prit part que j’eus l’occasion d’en savoir un peu plus à leur sujet. Tous deux sont étudiants, lui en fac de lettres, elle en arts plastiques. Manuel, le premier prépare un mémoire sur le paysage dans l’œuvre de Michel Tournier. Il est sportif et adore la montagne d’où le choix de son pseudo. Il a rencontré Misskaly, prénommée en réalité Pascaline, sur le tchat il y a un an et ils sont devenus électroniquement inséparables, lui à Paris, elle à Strasbourg. D’elle je n’apprendrais jamais rien d’autre qu’un trait de caractère qu’elle nous confia un matin :
Je suis une contemplative, voilà pourquoi je parle peu, voilà pourquoi je peins et je m’adonne à la photographie et voilà pourquoi je me trouve bien à vous lire en silence.
Ce fut je crois la phrase la plus longue qu’elle écrivit jamais dans le tchat.
Une seule personne parmi les habitués du tchat ne figure pas dans mes notes. K-rine ne s’est jamais réellement ouverte sur sa vie, la vraie vie comme on dit par opposition à la virtualité de notre existence dans le tchat. J’ai su néanmoins par l’intermédiaire de Vino qui semble la connaître, qu’elle est infirmière dans un hôpital, qu’elle est blonde mais que ce n’est pas tout à fait naturel, qu’elle fume plus que de raison et qu’elle dégage une vraie chaleur humaine.
Quant à moi, je divulguais ma profession, sans évoquer mes déboires administratifs. Je me présentais assez honnêtement je pense comme un homme plutôt avenant, sensible et attentif à mon prochain, appréciant l’humour et la convivialité. On me posa quelques questions sur mon physique qui me mirent autant dans l’embarras que lorsque Moumoune m’avait demandé pour la première fois de me présenter dans le tchat. Comment se décrire objectivement quand on souffre de dysmorphophobie d’une part, et d’autre part d’une angoisse profonde à l’idée de passer pour prétentieux. Je me décrivis donc en des termes neutres, comme l’aurait fait un légiste en introduction d’une autopsie. Nous avons là un sujet mâle d’environs un mètre quatre vingt et de corpulence moyenne. Certainement sportif pratiquant la course à pied si l’on se vie à la musculature des membres inférieurs. Certainement bon vivant aimant la nourriture riche et la bière si l’on se fie à l’empâtement de la ceinture abdominale. La main gauche porte les stigmates d’une alliance retirée récemment. Hormis un tatouage sur le torse, le sujet ne présente pas de signes distinctifs. Il s’agit en somme d’un homme très ordinaire.
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Je ne dirais pas que j’ai un tempérament à me battre en toutes circonstances. Je suis même passablement agacé lorsque paraît à la télévision tel ou tel jeune premier (ou ancien premier qui a su rester au sein d’une certaine élite qu’il porte aux nues) et que celui-ci nous explique, sourire aux lèvres et cravate au cou, que c’est son tempérament de battant qui a fait de lui ce qu’il est. Qu’est-il au juste ? Un type qui a su marcher sur les pieds de son prochain pour s’assurer une position dominante dans cet écosystème que l’on nomme société ? Je ne suis pas de cette catégorie qui croit dur comme fer que pour « réussir » il faut s’imposer. J’ai même un faible pour les humains qui savent fuir. Pour ceux qui raisonnent. Ceux qui savent peser le pour et le contre, mesurer les avantages mais aussi les inconvénients avant se jeter tête baissée dans la bataille. Ceux là, bien souvent, survivent aux grandes guerres au moins aussi bien que les gradés planqués à l’arrière ! Eussé-je été soldat en 14-18, j’aurais certainement déserté, l’estomac noué par la peur.
Ce dimanche matin, le combat que j’avais à l’esprit était dépourvu de tout risque létal sans pour autant s’avérer des plus faciles. J’avais fermement décidé de refuser mon sort d’archiviste et de trouver un moyen de me réhabiliter en étalant sur la place publique, plus vaste que celle du marché, la malhonnêteté d’une partie de ma brigade, commissaire inclus. Je n’avais pas de stratégie précise cependant pour recueillir les éléments à charge dont j’aurais inévitablement besoin. Pas de plan de bataille. Seulement avais-je établi de me rendre ce dimanche matin sur le marché et d’entrer en contact avec Malika, celle-là même qui s’était montrée audacieuse dans l’affaire Wong. J’espérais pouvoir m’assurer son concours pour obtenir le témoignage des commerçants rackettés. J’avais longuement réfléchi au meilleur moyen de procéder. Il me semblait à peu près certain qu’aucun vendeur ambulant n’accepterait de se confier à un inconnu, qui plus est un flic, et déchu de surcroît. Pire même, il se pourrait que l’un d’eux, utilisé par Mouss ou Johnny comme indic’ aille cafter que je mène une enquête pour mon propre compte.
En Malika j’avais confiance. Sans la connaître pourtant. Et pour l’heure je me rendais sur le marché, panier à la main pour faire quelques courses au passage. Et je fredonnais un air de Brassens :
Depuis que l'homme écrit l'Histoire
Depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerr' notoires
Si j'étais t'nu de faire un choix
A l'encontre du vieil Homère
Je déclarerais tout de suite:
"Moi, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit!"
En arrivant sur la place du marché, j’achetais quelques carottes, tomates et oignons frais, de la crème fraîche, quelques têtes de poissons et un kilo d’étrilles avec l’idée en tête d’utiliser mon après-midi de repos dominical pour me préparer un petit consommé marin qui apporterait une touche de finesse et de subtilité à une soirée que j’envisageais de passer –comble du « beaufisme »- à la lumière de ma télé et au doux son des commentaires d’un journaliste sportif exhalté. Bref, à regarder le foot ! La platitude prévisible d’un tel programme serait certainement agréablement relevée par une soupe d’étrilles arrosée d’un peu de Roussette Altesse, cuvée « la Taconière », mon péché mignon vinifié près de Seyssel dans l’Ain. Après ces achats, les anses de mon panier presque plein commencèrent à me cisailler la paume gauche. Je pris mon courage de la main qui me restait de libre et me décidais à entrer en contact avec Malika. Tout en faisant mes emplettes, j’avais constamment surveillé son étal du coin de l’œil. Elle venait de remplir le cabas d’une mamie aux cheveux d’un improbable mauve et se trouvait momentanément désoeuvrée.
- Salut, fis-je timidement.
- Salut beau gosse répondit-elle avec insolence et un brin de provocation. Il désire quelque chose ?
Elle me parlait à la troisième personne comme le font en général les boulangères quand elles s’enquièrent de savoir comment il la veut sa baguette : pas trop cuite ? Comme le font aussi les bouchers quand ils concluent leur pesée d’un y’en a un peu plus, je lui mets quand même ?
Désirait-il quelque chose ? Oui, certainement, toi ! me dis-je intérieurement. Malika était tellement jolie que j’avais fondu littéralement au moment où elle m’avait retourné mon salut en déclenchant son sourire. Me ressaisissant, je lui demandais quelques aromates et condiments, estragon, thym, romarin, laurier, cerfeuil, origan et basilic ainsi qu’un peu de coriandre, histoire de parfumer un peu plus encore mon consommé d’étrilles.
Je fondis une deuxième fois lorsqu’elle se retourna pour attraper quelque ingrédient posé au sol derrière elle. Elle portait, sans ceinture, un jean délavé et le fait qu’elle se penche fit se relever son T-shirt, me laissant apercevoir le bas de son dos et l’ébauche d’une ligne conduisant au creux de ses fesses, par delà les limites d’un cordon de dentelle ocre et beige.
Avant de perdre totalement mon sang froid, je me fis direct.
- Malika ?
- Vous connaissez mon prénom ?
- Oui et j’ai besoin de votre aide.
- Comment ça ? D’où est-ce que vous me connaissez d’abord ?
Elle souriait toujours mais je sentais bien qu’il ne s’agissait plus de se montrer avenante mais de masquer une inquiétude en se donnant une constance
- Je suis flic.
- Personne n’est parfait.
- Non, en effet. Mais certains sont plus imparfaits que d’autres. Je suis flic et j’ai un problème dont la source, comme la solution, sont sur ce marché. Et la solution passe par vous.
- Ah bon ? Vous êtes sûr de ça ? Je vends des épices moi, je ne suis pas wonder woman.
- Ça concerne un racket dont sont victimes certains de vos collègues. J’ai voulu dénoncer ce petit manège et de là viennent mes ennuis.
- Il fallait le dire avant ! Si c’est pour une noble cause, je veux bien donner ma vie.
- J’en étais sûr…
- Je plaisantais. Cause juste ou pas, je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider. En plus votre affaire pue les emmerdes à plein nez. Ça fait cinq euros pour les aromates.
- Pour vos petites vieilles pourtant ça ne vous a pas gêné de vous impliquer dans l’affaire Wong ?
- Oui et je n’y ai pas gagné grand chose, même pas la moindre reconnaissance de la part des flics.
- Au moins ils vous fichent la paix non ?
- Rien à voir avec l’affaire Wong, ça date d’une fois où j’ai mis mon pieds dans les c… d’un blond décoloré qui essayait de me peloter devant mes clients.
J’éclatais de rire en imaginant la tête du sosie de Johnny (ça ne pouvait être que lui) plié en deux par la douleur, atteint dans sa fierté virile, humilié publiquement et finalement obligé de fermer sa gueule du fait du grand nombre de témoins ayant vu ses mains baladeuses et considérant la sanction comme proportionnée et adaptée. Je visualisais parfaitement les petites vielles, trépignant d’allégresse dans leurs scholls et vociférant des bien fait ! Il a ce qu’il mérite ! Bravo ma petite il ne faut pas se laisser faire. Il en va de la main aux fesses comme du racket : la discrétion est essentielle.
Mon rire eut pour effet de rendre sa franchise au sourire de Malika.
- Je me permets d’insister, je ne vous demande pas grand chose, juste de me mettre ne contact avec les types rackettés. Et promis je garde mes mains dans les poches.
- Ne faites pas ça, vous ne pourriez plus porter votre panier.
- Alors c’est d’accord ?
- Arrêtez avec ces yeux verts !
- Hein?
- Vous plissez les yeux en souriant c'est ...
Je rougis sans pouvoir contrôler la chaleur qui envahit mon visage alors qu'elle s'était interrompue au milieu de sa phrase.
- Il rougit en plus. Comme c’est mignon ! C’est bon…Je vais peut-être bien vous faire confiance.
- Merci ...
- C’est dingue, je fais confiance à un flic. Incroyable ! Okay, je vais essayer de parler aux autres maraîchers. Je leur dis quoi ?
- Demandez-leur si ils veulent bien témoigner, même anonymement. Dites leur que j’ai été sanctionné pour avoir dénoncé l’extorsion de fonds dont ils sont victimes et que j’apprécierais leur soutien. Je me démerderais par la suite pour trouver un moyen de faire tomber les ripoux. Mais il me faut des preuves.
- Et si j’arrive à les convaincre, je vous contacte comment ?
- Si vous passez à proximité de la place Hoche, arrêtez-vous au commissariat et demandez Bastien Legarec.
- Vous n’avez pas de téléphone portable ?
- Non, je résiste au modernisme et à ses forfaits hors de prix. Et puis on ne m’a pas installé de téléphone dans mon placard. Mais j’ai un e-mail.
- Et moi j’ai pas d’ordi ! C’est quoi votre « placard » ?
Je lui racontais brièvement la chaîne d’évènements qui m’avaient conduit au rebut. Je lui parlais aussi du tiroir des –W- qui m’avait conduit à elle. Son sourire était désormais franc et entier. Ses yeux brillaient et ne cessaient de me fixer en contre plongée (je mesure facilement vingt centimètres de plus qu’elle). J’allais fondre une troisième fois et me liquéfier sur ses tongs, entre ses orteils joliment vernis de nacre, quand une voix nasillarde s’éleva derrière mon épaule.
- Bonjour mon enfant fit une mamie voûtée par les années. Avez-vous pensé à me prépare mes olives ? Vous savez, c’est le grand jour aujourd’hui. Le petit Maxime me présente sa fiancée.
- Bien sûr madame Chupin. Je ne vous ai pas oubliée. J’ai même eu le temps de préparer une petite surprise pour vos tourtereaux. Tenez c’est de la tapenade.
- Oh comme vous êtes gentille Malika.
Je fis un signe de la main. Elle me le rendit accompagné d’un sourire et d’un clin d’œil complice. Je m’éloignais. Il ne me restait plus qu’à attendre. Sur le chemin du retour, l’image de Johnny se tenant les abdos et réprimant sa douleur me revint. Je souris et me mis à chantonner :
Cette fille là mon vieux… elle est terrible !