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Vendredi 6 juillet 2007 5 06 07 2007 19:54
Voilà, les bonnes choses ont une fin. Ci-dessous vous pourrez lire l'épilogue, dernier chapitre de karine et châtiment, premier roman que je mène jusqu'au bout.
Merci à ceux et celles qui, par leurs commentaires m'ont aidé. J'espère que l'histoire vous a été agréable. Si c'est le cas, laissez moi un commentaire pour me le faire savoir.
Comme d'hab' ce chapitre est protégé par copyright etc, etc.
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Cinquième étage, sans ascenseur. Un escalier en bois qui sent la cire et qui craque joliment sous les pieds. J’ai toujours aimé les vieux immeubles. A chaque palier, une porte qui ferme mal rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, les commodités (comme on disait élégamment) étaient sur le palier. Je monte tranquillement chez Malika en laissant mes doigts butter de tiges en tiges sur les montants en fonte de la rampe. Quand j’étais môme, on faisait de même avec un bâton. Et la concierge détestait ça. Aujourd’hui je suis plus silencieux. Et de toute façon l’interphone se fout du bruit qu’on peut faire dans l’escalier où la concierge n’est plus.
Malika m’a invité pour l’apéro. J’ai apporté des bonbons. Parce que les fleurs c’est périssable…
Me voici au cinquième. Une porte est entrebâillée. Malika a du l’ouvrir quand j’ai sonné en bas. Je frappe, et passe timidement la tête
- Toc toc, y’a quelqu’un ?
- Ben oui y’a quelqu’un puisque je t’ai ouvert à l’interphone mon grand détective. Vas-y, entre, je suis dans la cuisine
J’aime bien quand elle me met en boîte, c’est drôle et surtout pas méchant. C’est vrai que ma question était con. Mais bon, on ne se refait pas. Je suis timide avec les femmes et je ne sais jamais quoi dire. J’enligne les banalités comme on enfile les perles. Tous comptes faits, l’humour de Malika est salutaire. Elle me chambre un peu, j’éprouve moins le besoin de faire le coq. Et paradoxalement ça me met à l’aise.
Un petit couloir m’accueille, décoré de tentures. Le salon est en face, la cuisine est à gauche. Malika est en train de mettre quelques olives dans un bol qu’elle dépose ensuite sur un plateau en métal gravé sur lequel se trouvent déjà deux verres et une bouteille de champagne.
Nous passons au salon, je quitte mon blouson et m’affale sur un pouf. Il est joli l’appart’ de Malika, ils vont bien ensemble tous les deux !
Elle allume la télé. C’est le journal de 20 heures.
- En avance de 35 minutes, je remarque.
- C’est le journal d’hier, je l’ai enregistré
Le présentateur annonce un reportage : un jeune policier fait d’une pierre deux coup : il arrête un serial killer et dénonce une affaire de corruption.
- Mon héros !!!! dit Malika en rigolant
Sur fond d’images d’Angers, du commissariat, de la place du marché, de la gare, une voix off raconte les faits :
Jérôme Constant, 38 ans, divorcé, deux enfants, résidant à Dijon, a tué 3 femmes.
Le commissaire Lucas et deux inspecteurs ont été arrêtés et reconnus coupables d’extorsion de fonds. Ils sont radiés de la police.
J’apparais à l’écran. En sous-titre : Bastien Legarec, policier, décoré ce matin de l’ordre du mérite.
- J’avais vu le racket très tôt mais bon, on accuse pas sans preuves. Ce sont les commerçants du marché qui ont eu le cran de venir me voir et de m’aider à monter un dossier irréprochable.
- Et concernant le meurtrier ?
- Le hasard m’a fait croiser son chemin… c’est tout.
Malika sourit.
- Et modeste en plus ? Ou honteux ?
- Ben c’est pas demain la veille que quelqu’un sera fier de dire à la télé qu’il t’chate au bureau !
- Et pourtant plein de gens le font et souvent ils ont une bonne raison pour ça.
- Travail abrutissant,
- Ou répétitif…
- Manque de sens à sa vie…
- Plus le goût de rien…
- Solitude…
- Etc, en effet les bonnes raisons ne manquent pas de chercher un peu de réconfort derrière un écran.
- Allez, rangeons ça dans la case « passé » maintenant. J’avais le goût de stopper cette énumération qui risquait fort de se terminer par un aveu : j’en étais venu à tchater sur un coup de blues.
- T’as raison, passons à un avenir plein de bonnes choses dit-elle en levant son verre
- Tu sais que c’est péché l’alcool ?
- Tu sais que tous les beurs ne sont pas forcément musulmans ?
- C’est vrai, pardon. J’ai versé dans le cliché. Alors on trinque à l’avenir ? Qu’il soit heureux !
- Pour ça c’est pas compliqué, si tu commençais par m’embrasser ?
- Et ça c’est pas cliché ?
 
 
 

Fin

Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Mardi 3 juillet 2007 2 03 07 2007 10:31
Copyright © 2007 Baz, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur
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Aïeeeuuuu… j’étouffe un juron. Il est interdit de traverser les voies, je comprends pourquoi. Je viens de m’exploser un doigt de pied contre une traverse qui dépassait plus que les autres. C’est le genre de douleur insupportable. Du genre du doigt de pied dans le coin du lit ou du crâne dans la porte du buffet de la cuisine en se relevant, un saladier dans les mains. La décharge électrique est soudaine, vive, extrêmement douloureuse et vexante. L’accident con. Il suffisait de lever les pieds, de faire le tour du lit ou de se souvenir qu’on avait pas refermé la porte du haut en sortant les verres y’a deux minutes. Faites moi penser lors de mes résolutions de nouvel an à poser mon matelas à même le sol, à ne plus jamais mettre la table et aussi à lever les pieds bien haut quand je cours le long d’une voie ferrée.
J’ai réussi à me retenir de hurler. Ce n’est pas le cas de tout le monde. J’entends des cris. Une voix de femme, vite couverte par le passage d’un train.
Je me précipite.
Dans les lumières du train express régional qui entre en gare, j’aperçois des ombres. Deux voies me séparent d’un quai que j’entrevois entre les wagons qui défilent. Qu’il est long ce train. Les trains express régionaux sont toujours bondés le matin. Chaque fois que j’ai eu à en prendre un, j’ai pesté contre la SNCF et sa logique de profit qui la pousse à limiter le nombre de voitures attelées, entassant les pauvres bœufs que nous sommes dans ce qui devient rapidement une étuve embuée. Dès le matin les dessous de bras sont à l’épreuve. Heureusement que de gentils chimistes en cosmétiques nous inventent des déodorants garantis efficaces pendant 24 heures !
N’empêche que là, pour une fois, je trouve qu’il y en a trop, des wagons. Le train met un temps fou à libérer la voie pour aller s’immobiliser en gare passagers, à trois cent mètres de là. Finalement je peux grimper sur le quai et j’y découvre deux corps à la lutte : une femme au sol, à plat ventre. C’est Malika. Un homme est assis sur elle. Et là je n’ai plus aucun regret d’avoir pris mon flingue que je pose sur sa tempe, ressentant bizarrement un sentiment de puissance façon inspecteur Harry : on est trois maintenant smith, wesson et moi !
- Tu la lâche maintenant connard.
- Okay okay ça va.
Il se relève doucement. Je le contrôle, main gauche sur son épaule, main droite crispée sur mon arme. Je me méfie. Je veux éviter tout mouvement brusque de sa part. Je le maintiens donc à demi penché, en déséquilibre afin qu’il n’ait aucune puissance s’il essayait de se dégager.
- ça va Malika ?
- Bof, j’ai connu mieux. Mais ça ira.
- Vous la connaissez ?
La question vient du gars que je tiens toujours en joue. Visiblement il est surpris de s’être fait pincer. Il cherche à comprendre comment et pourquoi. Allons-y pour les explications, moi aussi y’a des trucs que j’aimerais savoir.
- J’ai pas rêvé, t’essayais de tuer mon amie là ?
- On ne peut rien vous cacher.
Insolent en plus. Je lui arrache des mains un segment de fil de nylon.
- Les autres meurtres c’est toi aussi alors ?
- Quels autres meurtres ?
- Fais pas le malin, tu sais très bien de quoi je parle.
- Nan, j’vous jure. Et vous êtes qui vous d’abord ?
- Je me présente, el_baz,  on s’est croisés pas mal de fois sur Internet je suppose. Et toi alors qui es-tu ?
- Jérôme, enfin, Vino tel que tu me connais sur le tchat.
Les présentations faites, je sens Vino changer d’attitude. Lui qui était crispé, tendu sous ma menace, et que je sentais prêt à tenter un coup tordu, se relâche et semble abandonner toute résistance. J’en profite pour le questionner.
- Vino, je le crois pas. T’es vraiment un enculé. Et pourquoi t’as fait ça ?
Malika est à genoux, elle reprend son souffle. Vino se relève d’un coup et me fait face maintenant
- Bouge pas !
Il lève les mains.
- Pourquoi t’as fait ça ?
- Tu peux pas comprendre.
- Explique-toi au moins, on verra après si je peux comprendre.
- C’est à cause du t’chat et de K-rine.
- Elle est mêlée à cette affaire K-rine ?
- Oui…enfin non… enfin pas directement. Il y a quelques mois on a eu une aventure elle et moi. J’étais raide dingue de cette nana. Tu devrais la voir, elle est d’une beauté incroyable. Son visage est rayonnant et son corps est parfait. Ses seins ronds, ses fesses, ses hanches, ses cuisses. Et des pieds parfaits, réguliers, ronds et potelés j’en rêve chaque nuit.
Heureusement que tous les types qui font des rêves érotiques ne se mettent pas à zigouiller toutes les nanas qui passent à leur portée. Sinon bonjour l’hécatombe. Et puis, la podophilie ne justifie rien.
- Notre histoire n’a pas duré longtemps. En fait elle faisait ça pour s’amuser, c’était pas sérieux pour elle, juste une aventure. Quand j’ai commencé à parler d’amour elle a dit stop. Et pourtant la première nuit, si tu savais tout ce qu’elle m’avait dit. Elle mentait.
Il marque un temps d’arrêt, visiblement marqué par ce qu’il raconte. Il a l’air d’un adolescent après sa première peine de cœur.
- Je déteste le mensonge. J’ai toujours détesté ça. Et tout le monde ment, sans arrêt. Tes parents, tes amis, ton patron, tes collègues, ... Y’a personne à qui faire confiance.
Concernant le patron et les collègue, je ne lui donnais pas tort.
- Mais le pire c’est le tchat. Là y’a personne de vrai, chacun invente tout et n’importe quoi. C’est une vraie mascarade. Je ne le supporte pas. Surtout les femmes. Elles te disent qu’elles sont belles, en fait elles sont laides, qu’elles ont 25 ans alors qu’elles en ont 39, presque quarante. Elles s’inventent un personnage pour te séduire. Mais moi je veux pas qu’on me séduise, je veux qu’on soit vrai.
- Alors tu les as tuées parce qu’elles t’ont menti ?
- Oui.
- Mais pas K-rine ? Pourquoi ?
- C’était ma première rencontre. J’ai manqué de présence d’esprit, j’ai pas eu le réflexe de la tuer sur le coup. Et après j’ai jamais réussi à obtenir un autre rendez-vous avec elle. C’était trop tard.
- Et le fil à pêche, la bouche cousue …
- Pour qu’elles se taisent, définitivement, que plus aucun mensonge ne sorte de leur bouche.
- Et pourtant t’en a dit toi aussi des mensonges.
- Comment ça ?
- Quand tu faisais semblant de compatir. Quand tu me proposais ton aide pour l’enquête. Tu fais un beau menteur toi aussi. Et ça, ça te gène pas ?
-… si…
Plus tard je regretterai amèrement de ne pas l’avoir menotté avant de l’interroger car à cet instant précis, il s’est jeté, mains en avant sur mon arme, se l’est entrée dans la bouche et, en pressant sur mes doigts sur la gâchette, a déclenché le tir.
Malika a laissé échapper un cri. Il est tombé. Je suis resté quelques secondes, bras ballants, avant de remarquer l’attroupement qui s’était formé autour de nous.

Il y a une logique dans tout ça. Il tuait par aversion du mensonge. Menteur lui même, il ne pouvait se laisser vivre.

Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 1 juillet 2007 7 01 07 2007 22:02
Copyright © Baz, 2007, reproduction et diffusion interdites sans l'autorisation de l'auteur
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Je me suis garé en vrac dans le couloir de bus. Après tout si on me file une amende, j’ai des contacts dans la police, non ? à cette heure matinale, le rond point de la gare est le lieu de rendez-vous des fêtards rentrant de boîte. Il y a des voitures un peu dans tous les sens, ça chante, ça danse, ça s’invective, ça se baigne dans la fontaine, ça se roule des galoches et se pelote à l’arrière des clio. Le tout dans la faible lumière de l’aube et du néon mauve de l’enseigne du bar de l’univers.
Je scrute dans toutes les directions. Mais je ne parviens pas à reconnaître Malika parmi ce ramassis de mecs beurrés, de nanas qui attendent que leur Jules veuille bien se décider à lâcher ses pote pour rentrer se coucher. J’attends un instant pour voir si elle ne ferait pas partie de ce va et vient sans fin, du bar à la boulangerie d’en face qui vient d’ouvrir et qui vend des pizzas et hot dog en exploitant commercialement la sagesse populaire qui veut qu’il « faut manger pour éponger ».
Y’a urgence. Malika risque sa peau.
J’accoste le barman, je sors ma carte comme dans une série télé. J’ai toujours trouvé ce geste ridicule. Mais bon…
Oui le type a vu une fille qui correspond à la description de Malika. Elle était avec un mec. Ils étaient assis là-bas me dit-il en désignant une table ronde en métal située près de la porte d’entrée ils ont bu chacun un demi. Leur discussion était animée les deux parlaient avec les mains mais contrôlaient le volume de leurs voix donc il ne sait pas ce qu’ils se disaient sauf qu’à la fin elle s’est levée et a dit bon j’y vais et lui a dit attends je te ramène. Elle est sortie et il l’a suivie.
Putain, où a-t-il pu l’emmener ?
Une dernière question au barman :
- Vous connaissez un coin tranquille ou on peut amener une fille près d’ici ?
- Ben on fait aussi hôtel monsieur
- Je pensais plus à un truc extérieur
- Chacun ses mœurs hein ? Héhé !
- Pas envie de rire Ducon, y’a une femme qui risque sa vie là !
- Olaaaa, pardon j’pouvais pas savoir moi. Bon … ben … c’est glauque mais y’a les anciens quais de la gare de frêt aujourd’hui il servent plus trop. C’est à deux pas d’ici. D’ailleurs la meuf que vous cherchez, c’est dans cette direction qu’elle est partie avec l’autre type. Vous prenez à droite en sortant…
 
J’écoute même pas la fin, je connais parfaitement ces entrepôts de la Sernam. Le grillage d’enceinte est vieux, rouillé et découpé en pas mal d’endroits pour faciliter le passage de toute une faune qui investit chaque soir les coins les plus reculés de la gare de tri. Là, parmi les hautes herbes des voies désaffectées, les tas de traverses usagées,les entrepôts aux vitres grillagées et les wagons à quai, on trouve des squats semi permanents, des braseros autour desquels une bande de tout-juste-post-pubères se désaltère d’une infâme bière premier prix en rêvant, comme Kerouac de monter dans un wagon et de se laisser porter jusqu’à Frisco. Sauf que le prochain train, là, va à Vierzon. Moins classe tout de suite. De-ci de-là, des couples s’étreignent dans un romantisme tout relatif. L’une est à moitié nue. Plus loin, une autre est à genoux. Finalement je crois que l’hôtel de l’Univers n’est pas si miteux que ça.
J’arrive sur les quais. C’est grand. Immense même. Y’a pas de lumière, il fait encore sombre et comme un con j’ai oublié ma torche. Si Malika est là, je me demande bien où. Gueuler ? l’appeler ? Non, mieux vaut ne pas alerter le tueur si il n’a pas encore commis son méfait. Qu’il me laisse le temps d’intervenir.
Réfléchissons. Si il l’a amenée ici c’est obligatoirement par la force. Jamais elle ne serait venue de son plein gré. Donc il aura eu du mal à l’entraîner bien loin. En espérant qu’il l’ait amenée là. Son mode opératoire et son lieu de prédilection, c’est plutôt les bords de canal. Mais il va être emmerdé. Il n’y a aucun canal à Angers. Au mieux la Maine, rivière paisible. A Moins qu’il ne projette de transporter le corps ailleurs après l’avoir tuée. Dans ce cas, il aura choisi un endroit d’où il pourra transporter un corps vers une voiture. Ces trois wagons bâchés portant l’inscription « Cimenteries de l’Ouest » sont certainement la planque la plus proche de l’entrée. Je m’élance à travers les voies dans cette direction. Pourvu que mon instinct soit le bon.
Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Vendredi 29 juin 2007 5 29 06 2007 14:47

Le rythme de mise en ligne de mes chapitres est lent ces temps-ci. L'explication en est simple : mon vrai travail (celui qui fait bouillir la marmite) me prend tout mon temps et toute mon énergie : "travailler plus pour déprimer plus" voilà où j'en suis...

Fort heureusement je viens d'achever un gros projet (un livre scientifique achte super qui sera lu par 4 pelés et 3 tondus) et je recommence à penser à karine et châtiment. Il ne reste que deux chapitres et un épilogue à écrire... patience, la fin est proche.

 

ET MERCI A CEUX ET CELLES QUI M'ENVOIENT DES MESSAGES SYMPAS D'ENCOURAGEMENT !

Par Baz - Publié dans : En direct de mon bureau
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Samedi 9 juin 2007 6 09 06 2007 20:07
Copyright © 2007 , baz, reproduction et diffusion interdites sans autorisation de l'auteur
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C’est beau d’être écolo. T’achètes une voiture pas trop puissante, histoire de moins consommer et donc de ne pas polluer plus que de raison. Sauf que là faudrait qu’il soit capable de rouler un chouïa plus vite mon bolide. Putain, bientôt six heures du mat’. A gauche dans la rue Paul Eluard, j’y suis presque. Foutu feu rouge ! J’peux même pas le griller celui-là, il est sous vidéo surveillance. J’en profite pour réécouter le message de Malika, au cas où quelque chose m’aurait échappé.
 
Allô, … tu dors ? tu devineras jamais. J’ai un rencard ce soir avec un type du tchat. Peut-être notre homme. On va en boîte. T’inquiètes pas j’éviterai les endroits où je risquerais d’être seule avec lui et après j’irai direct au marché… ça sera pas la première fois que je bosserai après une nuit blanche ! Toi par contre on dirait que tu dors bien. Ah oui au fait, le type en question …
 
La suite est inaudible. Fait chier ! Pas moyen de savoir avec qui elle est allée en discothèque. Mais merde pourquoi elle a pas commencé par me dire son nom au type ?
Feu vert.
Bon, récapitulons.
Je me suis réveillé quand elle a téléphoné, mais j’ai pas eu le courage d’aller jusqu’au téléphone et je me suis rendormi. C’est pas de ma faute. Depuis que j’habite près d’une église j’ai développé un super pouvoir de résistance aux nuisances sonores. C’est vrai quoi, les gens se plaignent du bruit en ville. Moi ce que je trouve le plus bruyant c’est l’église qui sonne à sept heures et demie du matin pour annoncer les vêpres ou l’angélus ou je ne sais quelle prière dont je me fous royalement. J’ai envie d’ouvrir ma fenêtre et de gueuler que dieu n’existe pas. Mais d’une part je suis trop fainéant, j’aime trop mon lit et d’autre part je préfère ne pas user ma salive pour des causes inutiles. Bref j’ai à peine entendu le téléphone, je suis resté sous la couette. Jusqu’à ce qu’une envie de pisser me prenne, vers cinq heures. Et là, paresse ou pas, ça fait parti des impératifs qui font que tu te lèves. Et je me suis levé. J’ai pissé et j’en ai profité pour voir si j’avais un message. Un appel en pleine nuit c’est quand même intriguant.
A droite au rond point, la rue Louis Aragon, j’y suis presque. A peine j’avais pris connaissance du message que je sautai dans un jean, enfilai une chemise, mes chaussures et fonçai chez Malika. Elle n’y était pas.
Filer au marché m’a paru ne pas être une trop mauvaise idée à ce stade. Les camelots sont lève-tôt. Sauf que sur la place, comme au châteaubriant, personne n’a vu Malika. Conclusion, elle est encore avec ce type. Ou dans un canal…
Et son putain de téléphone qui ne répond pas.
Dernier espoir donc, retourner chez moi, me connecter sur Internet et croiser les doigts pour qu’il y ait quelqu’un en ligne. Et quelqu’un qui ait un indice à me donner.
J’aurais du commencer par là d’ailleurs.
J’suis con des fois.
Parking de l’immeuble. Foutue porte automatique. Qu’elle est lente à s’ouvrir. Stationnement. Portière qui claque. Digicode. Escalier. Pas le temps d’attendre l’ascenseur. Mes clés, la porte, l’ordi, j’y suis !
Un nom apparaît en ligne, celui de mouflon. Pourvu qu’il soit devant son écran et pas parti pioncer en restant connecté.
 
El_baz : y’a quelqu’un ?
Mouflon : oui, misskaly et moi on s’est relayés pour t’attendre.
El_baz : m’attendre ?
Mouflon : oui, ton amie « mali » a laissé un message pour toi en disant qu’elle allait démasquer le meurtrier alors on a fait des tours de veille avec sonia euh je veux dire misskaly pour pas te manquer si tu te connectais. Ta copine a dit qu’elle avait un rencard dans une discothèque le Jungle Jane à angers.
El_baz : le Jungle Jane ? Je connais, c’est sur la route de Cantenay-Epinard
Mouflon : tu connais ? Waooo sacrée coïncidence.
El_baz : Coïncidence ? Pas vraiment en fait. Mali n’est pas là par hasard. Je la connais en dehors du net. Elle faisait l’appât.
Mouflon : Ahh… Mais elle a pris un risque là non ?
El_baz : ouep, aller en boîte… T’as vu avec qui elle discutait ?
Mouflon : Non, elle a juste laissé un message privé à misskaly qui n’était pas devant l’écran à ce moment là.
El_baz : Merde ! Comment faire pour la retrouver maintenant?
Mouflon : avec un peu de chances ils sont allés prendre un dernier verre en after.
El_baz : Possible en effet, mais où ?
Mouflon : Du temps où j’habitais Angers on allait au bar de l’Univers, en face de la gare. C’est crasseux mais c’est le seul ouvert avant 6 heures du mat’. On peut y prendre un verre, bouffer un casse dalle au sauciflard et tailler une bavette avec deux-trois pochtrons et quelques vieilles putes.
El_baz : T’as l’air de connaître la ville.
Mouflon : J’y ai fait une partie de mes études.
El_baz : Merci en tous cas, j’habite pas trop loin, j’vais aller voir si je les trouve là-bas.
Mouflon : Bonne chance !
 
Malika m’a bien précisé sur son message qu’elle éviterait de se retrouver seule avec lui. Donc à l’inverse lui va chercher à l’isoler. C’est fort probable qu’il lui ait proposé l’after dans ce but. Bon, j’aime pas ce truc mais là, y’a cas de force majeure. Où est-ce que j’ai rangé mon flingue ?
Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 27 mai 2007 7 27 05 2007 00:00

Je suis atteint du "syndrome Jean-Claude Dusse" : comment conclure ?

Karine et châtiment est proche du dénouement, il s'agit maintenant de rédiger les trois derniers chapitres. J'ai envisagé de changer le temps de la narration pour passer au présent (subtil non le jeu de mots ?). Je veux que tout s'accélère y compris le rythme d'écriture. Mais je n'ai pas encore trouvé la bonne formule. Et comme je suis par ailleurs débordé et épuisé par mon travail de chercheur, celui qui fait bouillir la marmite, je vous fais patienter chers lecteurs. J'en suis désolé. Vous ne m'en voulez pas j'espère?

Je vais très vite redoubler d'efforts et vous livrer un nouveau chapitre. En attendant, je vous pose une petite question à laquelle je n'ai pas encore moi même répondu :

une fois que tout sera fini, bastien doit-il :

1/ Embrasser Malika ?

2/ La demander en mariage ?

3/ Coucher avec elle ?

4/ Il vaut mieux ne rien dire à ce sujet, chacun imaginera

 

j'attends vos avis dans les commentaires

Par Baz - Publié dans : En direct de mon bureau
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Dimanche 13 mai 2007 7 13 05 2007 05:32
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K-rine : tiens voilà le Baz qui se connecte, tu vas pouvoir nous raconter ce que tu sais Misskaly
El_baz : hein ? De quoi s’qu’on cause?
Vino : comme d’hab’, d’une disparition durant le week-end. Mine de rien ça fait quatre
El_baz : Valium, Lilou, Kokine et …?
Vodka-viandox : et Minipuce
El_baz : Merde
Moumoune : Misskaly voulait attendre que tu sois là pour nous raconter. Elle sait des choses.
El_baz : Ah bon ? Et bien vas-y miss, raconte
Misskaly : Et bien voilà. Vendredi soir j’étais connectée en attendant mon chéri. Je l’attendais pas sur le tchat mais en chair et en os. Il est venu passer le week-end chez moi.
Mickey : On s’en fout de ça ! Vas droit au but.
Vino : Tiens le mickey commence à s’intéresser à ce qui se passe ici ? Il s’impatiente ? Il trépigne. Je le savais, il a du cœur.
Mickey : Ta gueule toi !
Vodka-viandox : Ahhh non, ça c’est ma réplique.
Moumoune : C’est dingue ça, on parle d’une amie qui a disparu et vous vous vannez comme si rien ne s’était passé.
Larzac : Laisse pisser Moumoune, c’est une façon de jouer les gros bras, ils veulent cacher qu’ils n’en mènent pas large.
Vodka-viandox : gna gna gna
El_baz : Allez misskaly, continue
Misskaly : Minipuce était connectée. Vous vous souvenez, elle avait parlé de louer un gîte pour un qu’on se rencontre un week-end ?
Moumoune : Oui je m’en souviens
K-rine : On était tous d’accord pour y aller
Misskaly : Et bien elle avait trouvé encore mieux qu’un gîte : un voilier
Vodka-viandox : Putain, l’idée qui tue
Vino : Mort de rire
Moumoune : Ah c’est malin ça. Franchement vous ne me faites pas rire.
Larzac : C’est une plaisanterie d’assez mauvais goût en effet.
Vodka-viandox : Désolé, j’ai pas fait exprès.
Mickey : Bienvenue au club des salopards.
Vodka-viandox : Ta gueule mickey t’es saoulant.
Moumoune : Laissez Misskaly raconter.
Misskaly : Donc minipuce avait prévu de rencontrer le skipper d’un catamaran ce week-end à la trinité sur mer pour tester le confort et les conditions de navigation. Elle voulait nous emmener dans le golfe du Morbihan et jusqu’à Belle-île où on aurait passé la nuit au mouillage.
Larzac : Le premier qui fait un jeu de mot sur mouillage je l’étripe
El_baz : oh non, pas toi Larzac, je te croyais au dessus de ça.
Larzac : Pardon, un instant de faiblesse, ça ne se reproduira plus.
Vino : Donc elle était en repérages ?
Misskaly : C’est ça !
El_baz : Elle y allait seule ?
Misskaly : ça j’en sais rien. Mouflon est arrivé peu après et on a éteint l’ordi.
Vodka-viandox : C’est vrai qu’il y a une vraie vie à côté du tchat…
Vino : Elle a peut-être disparu en mer ?
Moumoune : Peu importe comment, elle a disparu.
El_baz : Vino a raison. Avant toute chose il faudrait savoir où et dans quelles conditions elle a disparu.
Moumoune : Et comment veux-tu qu’on le sache ? Hein ?
El_baz : J’ai mon idée, laissez moi juste le temps de passer un coup de fil et je reviens.
 

 
 
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- Vous avez demandé la police, ne quittez pas … Vous avez demandé la police, ne quittez pas …
Je n’avais pas d’annuaire inter commissariats sous la main, j’avais donc dû passer par le bottin téléphonique et me farcir l’attente au standard. Au bout de quelques seconde une voix autre que cette infâme boîte vocale prit mon appel en considération.
- Commissariat central de Vannes que puis-je pour vous ?
- Bonjour, je suis l’enquêteur Legarec, je souhaite joindre Vincent Guilvinnec, il est en poste au commissariat de la rue Le Bartz, mais je n’ai pas son numéro de poste direct.
- Un instant s’il vous plaît.
Une version métallique du te deum de Carpentier m’indiqua que l’opératrice téléphonique m’avait mis en attente.
- Je vous mets en relation
- Merci
- Allo ?
- Allo vincent ?
- Oui. Qui est à l’appareil ?
- C’est Bastien, Bastien Legarec
- Putain Bastien ! ça fait combien de temps qu’on s’est pas eus au téléphone ?
- Ça doit dater de septembre après la fin de l’école de police. Quand on a eu nos affectations.
- La vache, le temps passe hein ?
- M’en parle pas
- En tous cas je suis content de t’entendre. Quoi de neuf chez toi ?
- Toujours la moitié de dix-huit et toi ?
- Je vois que t’as pas renouvelé tes blagues. Moi ça va. Tu sais j’ai atterri dans une zone plutôt sympa si on excepte la période estivale. Quel bon vent t’amène ?
- Un vent de mer mon cher. J’ai une série de disparition sur les bras et il se pourrait bien que l’une d’elles se soit échouée dans le golfe près de chez toi.
- Ah ? Et donc je suppose que t’as besoin d’un coup de main pour la retrouver ?
- Tu supposes bien même si à mon avis c’est plutôt un cadavre que l’on recherche, une noyée.
- Merde t’es sûr ?
- Nan, on n’est jamais sûr mais il y a de très fortes chances.
- Bon dis moi à quoi elle ressemble cette personne, je vais me renseigner.
- Euh… et bien en fait j’ai très peu d’informations.
- Comment ça ?
Je n’osai pas avouer à Vincent que je recherchais une personne que j’avais connue sur le tchat mais dont je n’avais qu’une vague idée de l’apparence. Vincent avait été mon meilleur ami durant notre formation au métier d’enquêteur de police. On ou appelait les deux « ec » à cause de nos patronymes et nous nous étions finalement rapproché autour de cette origine commune bien que, ni l’un ni l’autre, ne soyons des bretons bretonnants même si lui et moi nous accordions parfaitement autour d’une citation simple que Vincent aimait à répéter à chaque sortie un peu arrosée : Dieu a créé l’alcool pour que les bretons ne soient jamais les maîtres du monde.
Depuis que nous avions été affectés dans des villes différentes, nous nous étions perdus de vue et j’avais quelques réticences à trop lui en dire. Et puis je voulais simplement savoir si on avait retrouvé le corps de Minipuce, pas résumer les derniers mois de ma vie. Expliquer pourquoi je fréquente assidûment un salon de tchat aurait nécessité que j’entre dans un flot d’explications. Je n’en avais pas envie.
- J’enquête sur un tueur en série qui choisit ses victimes sur Internet, dis-je simplement. On m’a signalé une disparition mais mon seul indice est une annonce mise en ligne par la disparue.
Ce demi mensonge m’apparut satisfaisant.
- Déjà on sait que c’est une fille, ça divise la population cible par deux.
- Elle était sensée passer le week-end sur un cata du côté de Belle-île. Tu as des disparitions en mer ce week-end ?
- Nada ! Il a fait un temps magnifique samedi et dimanche, juste un tout petit zeph’ pas méchant qui ne retournerait pas un catamaran. Aucun bateau ne manque à l’appel dans les ports et mouillages de la région. T’as vraiment pas plus d’info sur ta victime ? Brune ? Blonde ? Mignonne ? Moche ?
Je mentis encore
- La fille se décrit sommairement et comme les nanas se mettent toujours en valeur, je pense qu’il ne faut pas se fier à son autoportrait.
- ça peut pas être un thon, elle se serait pas noyée !
- Ah bravo, tu pouvais te moquer de mon humour tout à l’heure dis-je dans un rire franc.
- Humour noir et cynisme, c’est quasiment obligatoire pour affronter ce qu’on voit dans nos métiers. C’est ça on devenir un vieux con aigri à court terme.
- Pas faux. J’ai un élément pour la reconnaître quand même. Je sais qu’elle a un piercing au nombril.
- Dis donc Bastien, tu sais combien de femmes ont un piercing au nombril de nos jours ?
- Pas faux non plus, les filles originales aujourd’hui sont celles qui n’en ont pas.
- Bon, je veux bien rechercher une nana disparue avec un piercing dans le coin. Je vais passer deux ou trois coups de fil mais à mon avis t’aurais aussi vite fait de chercher dans le fichier des personnes recherchées
- Si tant est qu’elle soit déclarée disparue.
- Là tu marques un point.
- Y’a le mode opératoire du tueur sinon.
- Dis voir.
- Ses précédentes victimes il les a étranglées avec du fil à pêche et leur a cousu la bouche avec ce même fil. Et en général on retrouve les corps dans un canal.
- Putain tu pouvais pas commencer par là ? On a trouvé une femme à Auray sous le pont du Loc’h. elle avait la bouche cousue. Attends une seconde, …
Je l’entendis appeler quelqu’un. Un de ses collègues certainement.
- Francky ?
Une voix lointaine lança un « ouais qu’esse tu veux ? »
- La nana du pont du Loc’h tu sais si elle avait un piercing ?
- Ouais au nombril, encore une salope hein mon Vince ?
- Il a la classe ton collègue « mon Vince » !
- Bah on choisit pas ses voisins de bureau tu sais. Mais il n’a pas mauvais fond quand tu le connais bien. Donc t’as entendu ce qu’il disait ?
-Oui et je pense que c’est bien ma victime. Tu pourrais m’envoyer une copie du dossier que vous avez sur elle steuplé ? Constats sur place, rapport d’autopsie, enquête de voisinage et tout le toutim, …
- Pas de problème mon pote. Et faudrait qu’on se voie un de ces quatre. Si tu passes dans le coin fais moi un signe on ira se boire une bonne bière locale.
- Une de chez Lancelot ? Je me souviens de sa Telenn Du au sarrasin, un régal.
- C’est ça, ça te fait une bonne motivation pour passer me voir non ?
- Okay, c’est promis.
Je raccrochai et retournai aussitôt sur le tchat. Une fois la nouvelle annoncée, une fois passé l'échange de considérations, de jurons et d'onomatopées exprimant la tristesse, le dégoût et l'indignation de tous, une fois les esprits calmés, le stress et l'inquiétude légèrement retombés, je contactai Misskaly en conversation privée.
 
El _Baz : Le fameux soir où tu as discuté avec Minipuce, qui d’autre était en ligne ?
Misskaly : Personne, juste elle et moi. Mais ce soir là je me suis déconnectée vers vingt et une heures quand mon chéri est arrivé à la maison. Et en général les autres se connectent plus tard.
El_Baz : Ouais, après Thalassa
Misskaly : Toi aussi tu te mets à faire de l’humour noir ? Franchement c'est pas le moment. Je flippe comme une malade.
El_Baz : Désolé, moi aussi j’ai besoin d’exorciser. On en est à trois cadavres avec la bouche cousue. Faut qu'on coince le malade qui fait ça.
Misskaly : T’as des soupçons ?
El_baz : il va falloir que j’enquête plus sérieusement auprès des habitués de notre salon de tchat.

 
 
-19-
 
 
ça ne faisait pas trois jours que je l’avais et il m’énervait déjà. J’avais craqué, je suis un faible. Après des années de résistance, j’avais vendu mon âme. Après avoir raillé toutes les personnes de mon entourage qui en achetaient un, j’avais fini, moi aussi, par prendre un téléphone portable et parapher un contrat m’engageant à payer trop cher un abonnement mensuel pendant vingt quatre mois. C’est Jo, mon ex qui m’a convaincu. Enfin son nouveau mec plutôt. Ce salopard a offert un Nokia à mes enfants qui se sont empressés de m’appeler sur mon fixe pour me hurler dans les oreilles. Papa c’est géniallll. Et dis c’est quand que t’auras un portable toi ? Comme ça on pourra t’appeler quand on veut. Chtiiiingggg ! La corde sensible a vibré et j’ai acheté un téléphone portable.
Et là ça faisait trois fois en l’espace de 5 minutes que je l’entendais sonner mais que j’étais incapable de le retrouver dans le foutoir de mon appartement. La miniaturisation a du bon, mais la médaille a son revers. Plus je cherchais plus je m’énervais nerveux. C’était forcément les enfants, eux seuls ont mon numéro.
Je finis par retrouver l’objet entre deux coussins du canapé et je décrochai.
- allo c’est Malika,
Malika ! C’est vrai, je lui avais envoyé un SMS sous prétexte de tester mon nouveau téléphone en me disant que peut-être elle en profiterait pour noter mon numéro. Visiblement c’est ce qu’elle a fait.
- Tu te souviens on a rencard avec la presse.
- Oui, mais c’est dans une heure non ?
- Si, si. Seulement ça m’arrangerait si tu venais me chercher, je me suis fait piquer mon vélo cette nuit.
- Merde, tu veux porter plainte ?
- Pour un vélo ? C’est de l’humour de flic ça ou quoi ?
- Ouais t’as raison pour les vélos on fait jamais d’enquête, pas le temps. Bon donne moi ton adresse et je passe te chercher.
Une heure plus tard nous étions dans les studios de France 3 région, accueillis par Hervé et par un homme en costume qu’Hervé nous présenta comme s’appelant Patrick Mendel, journaliste de son état.
- On prend l’escalier, l’ascenseur est en panne. Désolé.
- Pas de soucis, on vous suit.
Patrick devait avoir la trentaine bien entamée. Il était à peu près de ma taille, le mètre quatre-vingt, mais nettement plus frêle, maigre même. Il ressemblait comme autant de gouttes d’eau à tous les journalistes des rédactions régionales de France 3 : brun, cheveux courts, oreilles légèrement décollées, visage sans défauts mais du coup sans personnalité. Il était rasé de près et sentait l’eau de toilette bon marché ce qui, à l’antenne, n’est finalement pas gênant. Dans un ascenseur en revanche c’eût été déplaisant. Les marches de l’escalier n’étaient pas très hautes mais son pantalon étant mal coupé, trop court, je ne pus m’empêcher de remarquer ses chaussettes de tennis blanches avec une bande bleue et une bande rouge. La parfaite faute de goût avec un costume déjà assez moche. Du coup je ne regrettais pas d’être venu en tenue décontractée, pull coton, jean, chaussures de rando, comme tous les jours.
Les studios se trouvaient au deuxième étage. Nous entrâmes dans une pièce d’environs 40 mètres carrés. A gauche se trouvait un grand mur vitré derrière lequel on apercevait la régie. A droite, devant un fond bleu, deux tabourets de bar en aluminium et sky noir encadraient un piédestal pseudo-néo-classique (en gros un genre de colonne grecque en stuc) positionné légèrement en retrait. Sur ce dernier était placé un petit dictaphone semblable à celui avec lequel j’avais recueilli les témoignages de camelots du marché. Là, on nous présenta le réalisateur des séquences interview, un certain Jacques je-ne-sais-plus-comment, un nom à consonance slave que je n’ai pas mémorisé. Il serra la main d’Hervé, puis la mienne et celle de Malika qu’il retint un instant en la dévisageant l’œil brillant. Goujat ! Puis il se tourna vers moi.
- Bon, voici comment nous allons procéder. Vous avez déjà fait de la télé ?
- Non.
- Pas grave. Soyez naturel, contentez vous de regarder Patrick et ne vous occupez pas des caméras. Vous aurez ici une caméra fixe qui vous filmera de face, tous les deux . Une autre caméra mobile vous prendra en gros plan chacun votre tour quand vous parlerez et je m’arrangerai au montage.
- Et le dictaphone là sur le piédestal ?
- ça c’est pour la mise en scène. Pour dramatiser un peu le tout. Sinon le spectateur s’ennuie. Vous voyez au dessus parmi les éclairages, il y a une caméra fixée au plafond avec mise au point sur le dictaphone en contre plongée. On a numérisé les bandes audio que vous nous avez fait parvenir et on diffusera des extraits audio pendant qu’à l’image on aura un gros plan sur l’appareil en alternance avec des images d’archives du marché. Classe non ?
Non pensais-je, pas classe, kitsch. Mais je fermai ma gueule.
L’interview se passa bien. Patrick me demanda de me présenter rapidement, ce que je fis sans entrer dans les détails. Puis il en vint directement au vif du sujet.
- Inspecteur Legarec, je vous ai fait venir car vous avez, semble-t-il, mis le doigt sur une affaire qui pourrait bien s’avérer très embarrassante pour la police locale. Pouvez-vous nous en dire plus ?
- Effectivement, j’ai pu observer, durant mon service, des pratiques de corruption et de racket ainsi qu’un chantage mené par plusieurs policiers sur les marchés.
- D’aucuns pourraient penser qu’il s’agit d’une affaire interne coupa-t-il, que c’est à la police des polices de régler cela. Mais ici, à la rédaction, nous estimons de notre devoir que le citoyen soit informé de telles pratiques d’autant que la hiérarchie semble impliquée.
- oui, en effet …
Il m’interrompit une nouvelle fois.
- Et l’inspecteur Legarec nous en apporte les preuves. Ecoutons le récit de deux vendeurs de fruits et légumes qui préfèrent garder l’anonymat.
On entendit en voix off les voix de Nassir et de Charles exprimant leur peur de se voir retirer leurs papiers et témoignant avoir dû payer des back chiches.
- Tout cela inspecteur vous l’avez dénoncé à votre supérieur ?
- Oui, …
- Et étonnamment vous avez été sanctionné.
- Euhh… C’est un bien grand mot, disons que j’ai été mis à l’écart.
- Et vous avez l’impression que votre dénonciation n’a pas permis d’arrêter les malversations ?
- Ah ça non, tout continue comme avant, c’est sûr.
- Et bien merci Inspecteur, grâce à votre témoignage l’affaire éclate au grand jour et la rédaction s’engage ici solennellement à veiller à ce que le soufflé ne retombe pas.
 
En sortant des studio, Malika se mit à trépigner, passa ses bras à mon cou, me colla une bise et s’exclama, le visage fendu d’un large sourire :
-Bravo, bravo, t’as été super. Franchement tu rends un sacré service à tous les camelots du coin. Merci pour eux.
- Ben de rien.
- Bon on ne va pas se regarder ça chacun dans notre coin hein ? Bastien tu nous invite, on se fait un apéro « JT régional » ?
- euhhhh
- Et ben alors, je t’intimide ? T’as peur que ta femme soit jalouse ?
- Je suis divorcé.
- Oups ! Pardon.
- Pas grave tu sais, ça va j’ai digéré puis j’ai mes loulous
- T’as des enfants ?
- Oui, deux, je te montrerai les photos à la maison.
- Ça veut dire qu’on est invités ?
- C’est ça que ça veut dire.
- Sans moi, merci dit Hervé, moi je ne suis pas divorcé et ma femme m’attend !
- Très bien, alors bonne soirée !
 
On regarda donc l’interview le soir même, dans mon sofa Ikea, en buvant une bière. Je me trouvai minable, incapable de faire une phrase de plus de quatre mots. Mais Malika me trouva parfait. Le téléphone sonna à la fin du journal. C’était Patrick qui nous informait que le sujet intéressait la rédaction nationale et que l’info serait reprise au grand journal le lendemain. Bon certainement pas dans son intégralité ni dans son kitsch interviewesque. Mais deux phrases dans les brèves du JT ça fait toujours on petit effet. D’ailleurs le ministre de l’intérieur, joint au téléphone, a déclaré un truc du genre :
- J’ai demandé à mes services qu’une enquête administrative soit ouverte concernant cette affaire de chantage et de racket aux sans-papiers. Je peux vous promettre que toute la lumière sera faite et que les sanctions appropriées seront prises.
En d’autres termes, le commissaire Lucas allait avoir une promotion à Saint Pierre et Miquelon.
C’était gagné ! Pour fêter ça je courus en cuisine chercher deux bières.
- Superbes tes loulous cria Malika depuis le salon.
Elle s’était levée pour regarder les photographies que j’avais disposées sur un buffet ancien, héritage de ma grand-mère.
Je m’approchai alors d’elle, lui tendis une bouteille et la fixai dans les yeux. Elle soutint mon regard, silencieuse.
- Malika ? J’ai encore besoin de ton aide, mais cette fois ça peut-être dangereux.
- A ton service souffla-t-elle sans ôter son regard du mien
- Tu as déjà tchaté ?
 
 
 
-20-
 
 
 
Vino : Tiens une revenante
Vodka-viandox : Hey ça faisait longtemps. Cool de te revoir !
Valium : salut tout le monde. Moi aussi ça me fait plaisir de vous revoir
Moumoune : t'étais où ?
Valium : hum c'est assez perso. Disons que j'allais pas bien et que j'ai pris du recul.
El-baz : ça fait une disparition inquiétante en moins en tous cas.
Mickey : j'étais pas inquiet moi
Vodka-viandox : ta gueule Mickey
Mickey : t'en as pas marre de me copier coller tes "ta gueule" à chaque fois que je sors une vanne ?
Vodka-viandox : ahh parce que ta connerie c'est de l'humour ?
Valium : Mdr. Rien n'a changé ici !
Moumoune : si, un peu
Karine : oui valium il s'est passé des choses durant ton absence
Valium : ah ? ben racontez
Moumoune : Lilou, minipuce et misskaly ont disparu …
Larzac : et toi aussi t'avais disparu, on s'inquiétait.
Valium : lol c'est gentil de vous en faire mais no panic, je suis pas morte
Mickey : les autres si
Valium : ???
El-baz : ce que Mickey essaie de te dire avec sa délicatesse toute particulière c'est que très vraisemblablement elles sont mortes. On a retrouvé trois corps assassinés et tout laisse croire que c'est d'elles qu'il s'agit.
Vino : Et le point commun entre elles c'est le tchat
Vodka-viandox : donc le meurtrier pourrait bien être un tchateur.
Mickey : ou une tchateuse. Par exemple toi valium.
Valium : 'tain tu délires ou quoi
Mickey : pas vraiment, les meurtres ont été commis pile poil pendant ton absence. C'est louche.
Vodka-viandox : t'y vas un peu fort sur les soupçons là, non ?
Moumoune : C'est une accusation directe, Valium défends toi. T'as un alibi ?
Valium : je suis dégoûtée que vous puissiez penser que j'ai tué quelqu'un.
Karine : il règne comme un climat malsain ici
Larzac : ouais, chacun soupçonne son prochain, ça ne présage rien de bon.
El-baz : C'est un peu normal ces tensions. Valium, si tu veux tu te justifie en privé, comme ça on clarifie les choses et les tensions s'apaisent.
Valium : nan, j'ai rien à cacher en fait.
Mickey : vas-y on t'écoute, t'étais où ? Tu faisais quoi ?
Valium : j'étais au Québec où je réside
Vodka-viandox : ah en effet ça complique l'exécution de meurtres en France ça.
Moumoune : je savais que c'était pas toi.
Mickey : hey oh ! Pas si vite, prendre un avion c'est facile.
Valium : pas quand t'es hospitalisée pour une tentative de suicide et que tu peux pas quitter ton lit.
Moumoune : oh mince ma chérie mais pourquoi ?
Mickey : "ma chérie" ! Attends ça prouve rien ça.
Karine : tu devrais être un peu plus respectueux Mickey.
Valium : nan laissez faire les filles, on va clarifier les choses jusqu'au bout comme ça je serai plus tranquille aussi. J'ai une sclérose en plaque depuis 3 ans et ces derniers temps ça s'aggrave. J'ai fait une dépression dernièrement…
Larzac : d'où ton pseudo
Valium : et j'ai fini par essayer de mettre fin à mes souffrances.
El-baz : je crois que t'as pas besoin d'en dire plus. Ne remplaçons pas un climat pesant par un autre. Désolé de t'avoir fait exposer au grand jour un secret que tu ne tenais pas forcément à dévoiler.
 
Par acquis de conscience, je pris contact avec Valium en privé afin de vérifier son alibi. Elle ne fit aucune difficulté pour me donner son nom et le lieu de son hospitalisation. Facile à vérifier.
 
Moumoune : et Mickey pourrait peut-être faire des excuses
Mickey : puis quoi encore ?
Moumoune : ben si ça se trouve c'est toi le tueur Mickey
Vodka-viandox : tiens oui, tant qu'on est dans les soupçons, allons-y !
El-baz : STOP ! ça mène à rien de se regarder en chien de faïence. Je vous ai dit que je menais l'enquête. Vous me faites confiance ou pas ?
Mickey : ben et si c'était el-baz le tueur? Les meurtres ont commencé peu après sa première connexion
Vodka-viandox : Ta gueule Mickey
Mickey : …
 
* Mali vient de se connecter *
 
Mali : Salut tout le monde
Moumoune : Salut Mali
Vino : Salut Mali
Vodka-viandox : salut Mali, bienvenue chez les fous !
Mali : les fous ? Je croyais être chez les voyageurs
El-baz : on voyage surtout en pensées ces temps-ci tu sais
Moumoune : ça fait du bien de voir de nouvelles têtes ici
Karine : et si tu te présentais à nous Mali ? T'es africain
Mali : Oui, africaine en fait, je suis une femme. Berbère d'origine
Larzac : Algérienne ?
Mali : Tunisienne
Mickey : les femmes berbères sont certainement les plus belles femmes du monde.
Vodka-viandox : Tiens, Mickey qui dit quelque chose de gentil!
Karine : à marquer d'une pierre blanche ça ! lol
Vino : c'est vrai que t'es jolie Mali ?
Karine : voilà, retour à la normale, les coqs reprennent leur place au poulailler !
Mali : On me dit que je suis jolie oui. Mais c'est pas à moi d'en juger.
Misskaly : Bon alors si t'es jolie, interdiction de t'approcher de mon mouflon
Mouflon : allez hop ! On enchaîne avec une scène de Jalousie ! Mdr ma poule :-D
Mali : Oh, Oh j'ai l'impression que tout le monde se connaît ici.
Moumoune : oui, en effet ! Mais ne t'inquiètes pas on sait faire de la place aux nouvelles venues.
Karine : surtout nos hommes !
Mali : Chouette ! Alors, qui me raconte un de ses voyages ?
 
Malika s'est connectée vers quatorze heures. Quand j'ai éteint l'ordinateur avant de quitter le bureau, elle était encore en ligne à se faire décrire par le menu les voyages de Vino au Costa Rica ou en Asie du Sud-est, à souscrire à ceux, imaginaires, de Vodka-viandox, à rire aux blagues de Mickey d'une insoupçonnable mièvrerie pour une fois, ou à acquiescer au discours écolo-philosophique de Larzac. En se présentant comme une jolie berbère, elle avait visiblement eu l'effet d'un sirop sur un essaim d'abeilles. Premier objectif atteint.
Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 13 mai 2007 7 13 05 2007 05:30
Texte déposé, copyright baz 2007 
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Je me suis connecté une heure avant l’heure fixé pour notre rendez-vous en ligne, largement en avance. Je n’étais pas le seul à avoir obéit à cette forme d’impatience caractéristique du tchateur qui, presque, se lève avec l’envie de savoir ce qui se passe dans son monde virtuel. Si ton monde c’est la réalité t’allumes RTL, Europe1 ou France Inter. Si c’est le tchat t’allumes l’ordi avait dit Larzac un jour qu’il philosophait.
J’étais connecté. Tous ou presque étaient connectés, installés dans l’attente, calmement, sans un mot. Les temps de « silence » ne sont pas rares sur le tchat. J’utilise des guillemets car ce mode de communication est par essence muet. Pourtant une autre forme de silence tombe parfois de manière abrupte et pesante. Souvent la discussion s’arrête sans acte de clôture, soit que l’un a été appelé par son entourage, soit qu’un patron est entré dans quelque bureau forçant le tchateur à faire semblant de travailler, soit simplement que plus personne n’a rien à dire. Et ces silences sont pesants car la page ne blanchit pas. Elle reste emplie de cette conversation récente mais tombée en disgrâce et qui attend que de nouvelles lignes soient écrites pour défiler lentement vers le haut de l’écran et enfin disparaître, chassée par une nouvelle forme de vie. Parfois le calme s’installe parce que personne ne trouve la bonne formulation, la petite phrase qui entretiendrait la flamme du dialogue. Et quand l’idée vient il est parfois trop tard. Plus un pixel ne bouge. Alors à quoi bon relancer si c’est juste pour une phrase ?
Inversement, certains ne supportent pas le silence électronique. Ils ont besoin que quelque chose se passe. A intervalles réguliers, ils lancent une bouteille à la mer.
 
Et alors, personne ne parle ?
 
Ou, utilisant un symbole familier aux internautes, ils expriment leur ennui par un :
 
Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz,
 
Ce qui signifie « je m’endors » et doit être interprété par tout tchateur qui le lit comme un S.O.S., un appel à la compagnie. Parlez moi, je m’ennuie, je me sens seul, ne m’abandonnez pas.
 
En cette fin de matinée, le silence est né du comptage des troupes.
 
Vino : 1ère classe vino au rapport commandant baz ! lol
Vodka-viandox : t’arrives à rire toi ?
Vino : faut garder le sourire en toutes circonstances. Sinon à quoi bon vivre ?
El_Baz : Tout le monde n’est pas là ?
Moumoune : Non, il manque kokine et karine
 
Et c’est à ce moment que plus personne n’a rien trouvé à dire. Le tchat s’est immobilisé, figé dans l’attente de l’heure fatidique.
N’ayant pas grand chose à faire au bureau, comme d’habitude, j’ai laissé mon esprit vagabonder. L’imagination c’est gratuit et c’est bio car entièrement renouvelable. On peut donc en user sans modération.
En général, quand le flot des répliques s’arrête, comme pris par l’embâcle, j’aime bien imaginer ce que les autres connectés peuvent faire tandis qu’ils apparaissent en ligne sans pour autant se manifester. J’essaie de deviner où ils sont. Et selon leur comportement en ligne, je devine leurs agissements dans « la vraie vie ».
Je me figure parfois Minipuce en train de s’occuper des enfants dont elle a la garde. Je la vois tiédir un petit pot au micro-ondes pour l’un, changer la couche de l’autre, prendre le temps de jouer avec le troisième. J’ai alors plaisir à me dire que les petiots ont su accaparer son attention, la détourner du tchat et la garder pour eux. D’autres fois, quand je suis d’humeur moins indulgente, j’imagine les parents des nourrissons débarquant chez leur nourrice, la contraignant à délaisser le tchat pour faire semblant de se consacrer à la marmaille. Ces jours là je la déteste cordialement.
J’ai imaginé Vino qui tchatait dans trois salons de discussion simultanément et se qui se mélangeait les pinceaux dans trop conversations différentes. Je suis sur qu’il le fait souvent car il n’est pas rare de voir une nana qu’il a draguée ailleurs se pointer, à sa recherche, dans le salon « voyages » (sur PCN un moteur de recherche permet de savoir dans quel salon sont les personnes connectées pour peu que l’on connaisse leur pseudonyme).
Souvent, je me suis projeté l’image de K-rine, à l’hôpital, en infirmière blonde nue sous sa blouse. Et je me suis chaque fois demandé si le porno mensuel de canal plus n’avait pas trop d’influence sur mes fantasmes.
J’ai imaginé Vodka-viandox absorbé par un jeu vidéo, Larzac occupé à bouquiner du Cavana, Moumoune à cuisiner. Elle nous racontait souvent ses recettes, plutôt riches en beurre !
Et moi-même il m’est arrivé de rougir aux toilettes en pensant que pendant ce temps, mon silence pourrait, dans la tête de l’un ou l’autre de mes acolytes, suggérer le lieu où je m’attardais, mots-croisés en main. En revanche j’étais incapable de m’imaginer K-rine faisant de même. Soit mon imagination est sélective, soit, et c’est plus vraisemblable, les jolies filles ne font pas caca.
Ce matin, je pensais justement à K-rine alors que je m’occupais à classer quelques papiers qui étaient déjà parfaitement en ordre. Après tout, je me la suis toujours imaginée mignonne et pleine de charme mais rien ne garantit qu’elle soit réellement jolie. Les infirmières moches sont légion.
Jolie ou pas, elle était en retard. Et minipuce aussi. Il est midi trente, et mon imagination ne vagabonde pas comme d’habitude. Les autres doivent être comme moi, dans une attente un peu soucieuse. Chacun doit se rassurer comme il peut, comme je le fais moi. Après tout le monde du tchat est un monde volatile. Les gens vont et viennent sans prévenir. Je ne compte plus le nombre de personnes qui participent ponctuellement à la conversation dans notre salon de discussion et que l’on ne revoit qu’épisodiquement, voire jamais. Peu de gens se connaissent vraiment. Le rythme des conversations s’apparente à un brouhaha permanent finalement assez impersonnel. Alors pourquoi s’inquiéter de deux, trois ou quatre disparitions ? Ce seul décompte anéantit mes efforts pour me rassurer.
 
12 : 44 K-rine vient de se connecter
 
Moumoune : Salut k-rine, je m’inquiétais
 
Visiblement moumoune ne cuisinait pas, elle devait scruter l’écran, anxieuse, se rongeant certainement les ongles ou se mangeant les cuticules comme le font les filles stressées.
 
Vodka-viandox : tout le monde s’inquiétait pour toi k-rine on avait dit midi
Mickey : nan moi j’en avais rien à foutre
Vodka-viandox : ta gueule Mickey
Vino : tu m’ôtes les mots de la bouche vod’
Minipuce : salut k-rine, et félicitations Vino, t’as enfin trouvé un diminutif à l’horrible pseudo de Vodka-viandox
Vodka-viandox : il est très bien mon pseudo, c’est le nom d’un cocktail anti-gueule de bois !
El_Baz : bonjour k-rine, content de te voir
K-rine : salut tout le monde. Désolé de vous avoir angoissés mais depuis vendredi j’enchaîne les gardes. Une collègue est malade j’ai dû la remplacer. Du coup je suis crevée. J’ai bossé cette nuit et j’ai pas entendu mon réveil que j’avais pourtant mis à midi moins cinq.
Larzac : ça va on ne t’en veut pas
Moumoune : je suis soulagée. Par contre Kokine n’est toujours pas là
K-rine : je l’ai vue vendredi tard dans la soirée.
El_baz : raconte
K-rine : j’étais de garde à l’hôpital, j’avais des rapports à taper et ça me prenait la tête. J’ai fait une pause tchat et elle était là. Elle m’a dit qu’elle attendait son prince charmant sans vouloir me dire qui c’était. Ils devaient se donner rendez-vous ce week-end pour un week-end à Paris. Elle attendait qu’il se connecte.
Vino : t’as vu qui c’était ce fameux prince alors ?
K-rine : non, le tchat me déconcentrait, j’arrivais pas à travailler correctement alors je me suis déconnectée.
Minipuce : mince, comment t’as fait pour résister à la curiosité ? Moi je te l’aurais cuisinée la kokine jusqu’à ce qu’elle m’avoue le nom de son rendez-vous galant
k-rine : lol, j’ai bien essayé mais elle n’a rien voulu me révéler. En fait son argument c’était de dire : j’attends d’être sure, on est trop souvent déçues par les rencontres du tchat.
 
Mauvaise rencontre peut-être pensais-je. Kokine ne se manifesta pas durant le temps du déjeuner, pas plus que l’après-midi, ni à aucun autre moment d’ailleurs.

 
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Pour descendre aux archives du commissariat, il fallait emprunter un escalier métallique en colimaçon, doté d’une rampe ajourée, adjoints au bâtiment dans les années 1970 afin de permettre l’utilisation du sous-sol. Une ancienne cave voûtée dont on a décaissé le sol , juste assez pour qu’un homme puisse se tenir debout en conservant quelques centimètres entre le sommet de son crâne et le plafond. Les marches en acier étaient particulièrement bruyantes ce qui m’avertissait de toute visite avant même que la première cheville ne soit visible à mes yeux. Plus encore si cette cheville surmontait une chaussure à talon. Nicole portait des talons invraisemblables. De ceux qui promettent les plus belles chutes. J’étais émerveillé à chaque fois, qu’elle parvienne à garder l’équilibre sur de telles échasses.
Deux clarks marron, préludes à un collant rayé multicolore enveloppant deux gambettes plutôt jolies suivaient les talons aiguilles dans l’escalier. Beaucoup plus silencieuses.
Les corps se dévoilaient par leurs pieds mais dès l’apparition du tailleur-jupe assorti aux chaussures à talons, je reconnus Nicole. Une vrille de colimaçon plus tard, elle me faisait face toute entière et je vis qu’elle faisait la gueule, ostensiblement.
- Y’a quelqu’un qui veut vous voir, une jolie fille …
Puis, avec un sourire pincé, elle ajouta
- Je croyais que vous n’aviez pas d’amies plus jolie que moi ?
Derrière elle, les collants avaient précédé une jupe en jean un peu enfantine, un chandail d’adolescente et le visage souriant de Malika. Le contraste était saisissant. Non pas que Nicole soit laide, mais malika joue dans une autre catégorie. Et comme en plus elle souriait tandis que « la vieille blanchâtre » faisait la tronche… - J’ai aussi ça pour vous
Nicole déposa deux dossiers volumineux sur mon bureau puis tourna les talons et remonta bruyamment les escaliers.
- Qu’avez-vous fait à cette pauvre femme pour susciter en elle une telle jalousie ?
- Quelle jalousie
- Ahh les hommes, c’est fou cette capacité à jouer les aveugles quand un sentiment vous dérange
- Bahhh, lors d’une conversation sur le ton de la plaisanterie j’ai laissé entendre que je n’avais pas d’amies plus jolie qu’elle. Certainement elle a pris conscience du mensonge en vous voyant
-…
- Cette fois c’est vous qui rougissez, je tiens ma revanche du marché.
- Vous avez du café à m’offrir ? demanda-t-elle en s’asseyant sur la chaise en sky et aluminium, rembourrée d’une mousse hautement inflammable, qui faisait face à mon bureau. Je servis un café tiède, qui cuisait lentement sur ma cafetière allumée depuis plusieurs heures. Malika, prit un demi sucre. Elle avait du nouveau.
- Les gars du marché sont ok pour témoigner. Il nous donnent rendez-vous au « châteaubriant » (avec un t comme la ville pas un d comme l’écrivain, mais bon, n’allez pas demander à des alcolo-turfistes de faire la différence), le PMU de la place du marché dimanche après le marché.
- Je ne sais pas comment je pourrais vous remercier.
- En venant déjà, répondit-elle en faisant un clin d’œil.
Elle me laissa son numéro son numéro de cellulaire, au cas où puis me serra la main en me disant à dimanche donc cher ami, et remonta lentement l’escalier.
 
Lorsque la semelle de sa deuxième chaussure disparut en haut de l’escalier je refermais la bouche, cessais de rêver et ouvris le premier dossier que Nicole avait posé sur mon bureau. Sur la chemise cartonnée je lus : « recherche pour une disparition d’une lilloise avec une coccinelle tatouée à la cheville ».
Personne n’avait signalé de disparition. En revanche, le fichier des homicides contenait une affaire pour laquelle Nicole avait photocopié plusieurs documents donc ce témoignage parfaitement circonstancié.
 
Je sortais du restaurant « la marine » où j’avais dîné avec deux amis et bu un excellent Saumur Champigny. Bref j’étais un peu éméché mais rien de bien méchant et puis j’étais à pieds. Avec les amis on s’est séparés Quai de Valmy. Alors que j’allais emprunter la passerelle menant au Quai de Jemmapes, sur l’autre rive, j’ai remarqué quelques deux-roues stationnés à droites de l’escalier. Il y a deux lampadaires au pied des marches de la passerelle alors c’était pas mal éclairé. Et là j’ai reconnu une Griso. Le dernier modèle de chez Moto Guzzi. Quand on aime la moto, je veux dire, la vraie moto, pas la japonaise, on ne peut pas rester insensible à la vue d’une Guzzi. Et la Griso, je ne l’avais pas encore vue en trois dimension, seulement dans les magazines et sur le catalogue de mon concessionnaire qui m’avait promis de m’appeler dès qu’il s’en ferait livrer une. Elle était là, fière et altière entre deux scooters hideux. Onze cent centimètres cube, deux cylindres en V à quatre vingt dix degrés, une ligne superbe, toute en courbe. Le charme des vieux roadsters allié à la modernité. Bref, tout çà pour dire que je j’ai monté trois marches et que je me suis penché par dessus la rambarde pour admirer la belle italienne. Et c’est là que mon œil a été attiré par un truc qui flottait dans le canal et que j’ai aperçu une cheville un pied au bout qui dépassaient des eaux noirâtres. J’ai pris mon téléphone portable et j’ai appelé mes potes qui sont revenus en courant. On a attrapé la cheville et c’est à ce moment là qu’on a remarqué le tatouage : une coccinelle. Après on a tiré et on a sorti un corps de l’eau. C’était une femme. Elle était morte bien sûr. Son visage était tout gonflé et sa bouche était cousue avec du fil à pêche. Mon ami Jacques a vomi. Moi je suis retourné à « la marine » demander au patron d’appeler la police et de me donner un torchon pour cacher le visage de cette malheureuse.
 
Le second rapport que m’avait déposé Nicole relatait une autre découverte macabre. A Nantes cette fois, quai Ferdinand Favre, non loin du lieu unique. Ce lieu était décrit avec précision dans le dossier.
 
Jouxtant le canal Saint-Félix, une grande bâtisse témoigne du passé industriel de Nantes dont elle fût la plus belle usine esthétiquement par ses tours et sa structure en forme de croissant et olfactivement par sa production : les biscuits Lefèvre-Utile : LU pour les intimes. Ce vestige du XIXè a été réhabilité et inauguré en tant que lieu culturel, théâtre, espace de création et d’exposition, de rencontre, de concerts, bar, resto, hammam, etc… alors que l’humanité, et en son sein les nantais, entraient dans le XXIè siècle. Bel exemple de réhabilitation industrielle, ce lieu fait face au chateau des Ducs de Bretagne, mais se trouve également à proximité de quelques coins beaucoup plus glauques : la gare ferroviaire, le chantier de démolition du vieux stade Marcel Saupin. Et c’est là, en arrière du lieu unique, que l’on a découvert avant-hier au matin le corps d’une femme, boursouflé par un séjour de plusieurs jours (deux semaines ?) dans les eaux du canal, la bouche cousue par du fil de pêche. Elle aussi était tatouée : un papillon sur la hanche droite
 
Pas besoin d’être sorti de polytechnique pour faire le lien entre ces deux corps. Les rapports d’autopsie énonçaient tous deux « mort par strangulation au moyen d’un fil de nylon». Le mystère de la disparition de Lilou et Kokine venait de se transformer en une affaire de meurtre et le fait que ces deux femmes tchatent n’était sans doute pas une coïncidence.

 
 
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Moumoune : Toujours aucune nouvelle des filles ?
Vino : nan
Minipuce : non plus
El_baz : si, moi j’en ai
Vino : ah bon ? et tu nous disais rien ?
Vodka-viandox : allez crache le morceau, qu’est-ce qui leur est arrivé ? elles ont gagné au loto et se sont exilées à Bora-Bora ?
El_baz : hélas non
Moumoune : baz si tu veux faire durer le suspens c’est de très mauvais goût.
El_baz : nan, c’est juste que… je sais pas comment dire… On a retrouvé deux corps
Larzac : Merde
Mickey : je l’avais dit, un tueur en série dans le tchat
Nouvelle-inscrite 1732 : deux corps ? pas trois ?
Moumoune : c’est vrai, il y a trois disparues : valium, lilou et kokine. Alors ces deux corps c’est qui ?
Mickey : les paris sont ouverts
Vodka-viandox : putain Mickey ta gueule !
El_baz : Et bien d’abord il y avait le fichier des disparues. Pour valium et kokine, rien du tout, pas d’avis de recherche qui leur ressemble. Mais ça ,ne veut rien dire car je sais finalement peu de choses d’elles et puis si elles vivaient seules, il se peut que personne n’ait remarqué leur disparition.
Mouflon : quelle misère une telle solitude
Vino : tiens, tu parles toi ce soir
Misskaly : l’heure semble grave, on peut pas rester silencieux ni lui ni moi.
El_baz : selon toute vraisemblance, on a retrouvé le corps de lilou dans le canal Saint Félix à Nantes et celui de kokine dans le canal Saint Martin à Paris. Pour Valium, pas de corps a priori…
Vino : comment tu sais que c’est elles ?
Minipuce : oui, si ça se trouve c’est deux inconnues.
El_baz : disons qu’il y a de fortes présomptions. Vous vous souvenez la discussion qu’on a eue une fois sur nos tatouages, piercings et autres signes distinctifs ?
Vino : vaguement oui
Misskaly : moi je m’en souviens très bien. J’ai même sauvegardé la conversation pour la relire au calme et me faire une meilleure idée de l’image de chacun.
El_baz : et bien le premier cadavre avait une coccinelle tatouée sur la cheville
Misskaly : kokine…
El_baz : et le deuxième un papillon sur la hanche
Misskaly : Lilou
Vino : et comment elles ont été tuées ?
El_baz : ça j’ai pas le droit de le révéler, secret d’enquête.
Vodka-viandox : deux filles qui fréquentaient le même tchat, qu’on retrouve toutes les deux dans un canal saint machin. Baz, tu crois qu’elles ont été tuées par un même assassin ou c’est une coïncidence ?
El_baz : sans trahir de secret je peux vous révéler que le mode opératoire est le même.
 
A cet instant, un message m’avertit que Vino voulait me contacter en privé :
 
Vino : comment va l’enquête ?
El_baz : je ne sais pas je ne suis pas directement ni officiellement en charge des affaires.
Vino : c’est impossible que le tchat ne soit pas le point commun, trop troublant
El_baz : oui c’est sur, c’est troublant
Vino : Tu crois que l’un de nous est mêlé à ça ?
El_baz : j’en sais rien
Vino : allez putain fais pas le taciturne, je suis sur que tu pense comme moi que l’un d’entre nous est impliqué. Putain ça me fait flipper, j’aimerais bien qu’on trouve ce salopard. Si t’as besoin de quoi que ce soit compte sur moi pour l’enquête.
El_baz : Merci. Retournons dans le salon de conversation, c’est pas le moment de laisser les autres tous seuls.
 
Ce jour là, à peu près tous les habitués du salon de discussion vinrent, à un moment ou un autre, me parler en privé, me confier leur inquiétude, me questionner sur des détails, sur l’avancement de l’enquête. Tout le monde semblait en état de choc et avait besoin de parler. Dans le salon de discussion, la conversation se poursuivit.
 
Mouflon : En tous cas baz, bravo pour avoir retrouvé la trace des filles et deviné que c’était-elles. Franchement ça ne devait pas être évident de rechercher des personnes sans savoir à quoi elles ressemblent.
Minipuce : j’ai une idée pour la suite, pour nous protéger.
Moumoune : c’est quoi ton idée ?
Minipuce : organisons un GT.
El_baz : c’est quoi un GT ?
Moumoune :une abréviation pour get together : « aller ensemble », une rencontre en groupe quoi.
Minipuce : on se rencontre tous ensemble comme ça on se connaît, d’une part c’est très sympa et d’autre part ça nous permettra en cas de nouvelle disparition de savoir exactement à quoi chacun ressemble et de s’identifier mutuellement en cas de besoin.
Vodka-viandox : pas con
Moumoune : mieux que ça, génial
Mickey pouah, voir vos sales gueules ? Non merci, ça sera sans moi.
Minipuce : en plus, j’ai une idée de lieu sympa.
Vino : où ?
Minipuce : je vous ferai la surprise. On organiserait ça le premier week-end de juillet si tout le monde est libre.
El_baz : l’idée est bonne et j’ai pas mes enfants ce week-end là
Larzac : il faut un lieu accessible en train et à égale distance de tout le monde.
K-rine : tu peux nous donner une idée du secteur minipuce ? j’ai des contraintes pour mon job, et ce week-end là je finis tard le vendredi. Il ne faut pas que ça soit trop loin pour que je puisse vous rejoindre.
Minipuce : je pense à un truc sur la côte atlantique, au nord de la Loire
K-rine : dans ce coin là ça me semble jouable, je marche !
Minipuce : dès ce week-end je vais en repérage pour réserver un gîte on serait combien ?
Moumoune : Voyons voir, il y aurait K-rine, Vino, Vodka-viandox, Nouvelle_inscrite1732, El_baz ? Larzac, Misskaly et Mouflon ; les tourtereaux, moi. Et en te comptant Minipuce, ça ferait 10!
Mickey : Comme les 10 petits nègres d’Agatha Christie
Vodka-viandox : Ta gueule Mickey t’es chiant avec tes vannes déplacées!
Nouvelle_inscrite1732 : non, ça fera 9 car il ne faut plus compter sur moi. Je préfère vous en avertir pour éviter qu’on lance un avis de recherche sur moi.
Vodka-viandox : quoi tu nous abandonnes ?
Mickey : les rats quittent le navire
Nouvelle_inscrite1732 : moi je tchate pour me divertir. Et là ça ne m’amuse plus. C’est devenu trop dangereux, j’arrête.
Vodka-viandox : tu peux pas faire ça, on est plus que de lointains pixels, on est devenus amis depuis quelques semaines.
Nouvelle_inscrite1732 : je suis désolée … adios, faites attention à vous.
 
Une ligne supplémentaire s’afficha à l’écran immédiatement après cet adieu : nouvelle_inscrite1732 s’est déconnectée.
 
Minipuce : Bon… disons 9 alors, j’organise la rencontre et je vous tiens au courant. J’ai plein d’idées vous allez voir, on va transformer les énergies négatives en bonnes vibrations.
Larzac : Mdr, j’ai une copine qui parle comme toi dans une bergerie près de chez-moi. Si tu veux je lui commande de l’herbe
Minipuce : et pourquoi pas
Vino : hey n’oubliez pas qu’on a un représentant de la maréchaussée parmi nous.
Larzac : ah oui merde
El_baz : vous inquiétez pas, cette séance de tchat n’est pas enregistrée. Tout ce que vous direz ne pourra pas être retenu contre vous !
Minipuce : Ouf !
 
Après une phase de tension durant laquelle je sentais presque le souffle tremblant de mes congénères, le tchat avait repris un ton plus badin. La vie continuait. On allait se rencontrer, se réconforter et se serrer les coudes. Personnellement, j’espérais aussi profiter de cette rencontre pour tenter de déceler quelque indice qui me mettrai sur la piste du meurtrier. Le tchat était le point commun entre les victimes, indéniablement. Et même si le personnage de Mickey me rebute, je regrettais qu’il ait décliné l’invitation, me privant d’une occasion d’observer simultanément tous les protagonistes de cette tragédie dans une ambiance lyrique : unité de lieu, de temps et d’espace. Je me prenais pour un grand détective, héroïque, romantique et théâtral. Je rêvais d'un dénouement à la façon des "cinq dernières minutes". Du flan !

 
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Le Châteaubriant a beau avoir été récemment rénové, il n’en garde pas moins l’allure d’un bistrot-PMU de seconde zone. C’est d’ailleurs là son charme. Situé au rez-de-chaussée d’une maison à deux étages datant vaguement des années cinquante, il s’avance sur la rue en une véranda au toit de tôle. Les nouveaux propriétaires, installés il y a huit mois, l’ont repeint, recouvrant l’ancien bordeaux des parties métalliques par un vert clinquant. Ce même vert que des architectes crétins échoués dans quelque service ministériel, croient bon d’imposer sur les ponts autoroutiers, soit disant pour qu’ils se fondent dans le paysage. Ce vert est laid et le châteaubriant ne se fond pas dans le paysage. Il fait le paysage. C’est bien simple, quand on quitte la place du marché, par la rue de châteaubriant (tiens donc !), on ne voit que lui.
A l’intérieur, l’ambiance est sympa. Trois pépés sont accoudés au comptoir. Il n’est pas encore onze heures. Trop tôt pour l’apéro. Alors on patiente avec un petit Rosé de Loire.
Quelques clients du marché, repérables à leur panier plein de victuailles, sirotent un expresso. Ce sont des habitués et le rituel du petit noir est en quelque sorte la touche finale au plaisir de faire ses courses au grand air avec des commerçants qui vous parlent, plaisantent, vous reconnaissent d’une fois sur l’autre et savent prendre leur temps pendant que les cons se plaignent de la longueur des files d’attente à la caisse du supermarché.
Un gamin de trois ans environs se délecte d’une fraise à l’eau dans un verre trop grand, pourvu d’une paille trop haute pour sa bouche. A moins que ce soit la chaise qui soit trop basse. Toujours est-il que la paille plie entre le verre et sa bouche, formant un coude que le liquide peine à passer. En face de lui, sa mère le regarde attendrie en inclinant son verre de temps à autres, pour l’aider. Aide qu’il refuse bruyamment, par fierté :  je suis un grand maman !
De temps en temps un cri s’élève dans un coin de la véranda : But ! Quatre adolescents rejouent au baby foot le match du samedi soir, vu la veille à la télé.
Au fond de la salle à droite, après le bar, une dizaine de personnes font la queue pour valider leur ticket auprès de la patronne assise dans une sorte de guérite bardée de lambris que son mari a conçu pour avoir un guichet, comme à l’hippodrome. A ce compte pensais-je, ils pourraient aussi diffuser des bruits de courses hippiques au lieu de nous servir un mauvais best of de Johnny Halliday. Ceci dit, tous les égouts vont dans la nature, comme disait l’autre.
 
J’étais en avance. Je m’assis à une table, commandais un café et m’occupais en lisant les pronostics dans le journal qu’un client avant laissé traîner sur une table. La page tiercé était annotée. Par curiosité je mémorisais les chevaux cochés pour voir, le soir à la télé, si ils étaient gagnants. Juste histoire, éventuellement, de regretter de n’avoir pas joué. Vers vingt heures trente ce soir là j’apprendrais que j’avais économisé quelques euros en ne pariant pas.
Malika arriva vers onze heure dix accompagnée d’un grand type maigre à la coiffure improbable, à mi-chemin entre Alain Souchon et Bob Marley.
- Je te présente Hervé
- Enchanté
- Hervé est le président d’une association qui défend les sans-papiers…
- Le DAD, droit à la dignité, précisa-t-il.
- C’est un spécialiste du droit.
- Ouais, disons plus modestement que je suis étudiant en mastère de sciences juridiques.
- Waooo un militant, un vrai ! Tu dois te sentir isolé en fac de droit, non ?
- Parfois oui, un peu. Heureusement j’ai souvent le renfort des voisins de la fac de lettres.
Vers onze heures et quart, quatre camelots entrèrent dans le bar et vinrent s’asseoir à notre table. Malika fit les présentations.
- Kamel, Abdou, Nassir et Charles
- Je suis arménien dit ce dernier pour se justifier d’avoir un prénom aussi peu exotique. Mes parents ont voulu rendre hommage à Aznavour.
- Vous savez pourquoi vous êtes là ce matin,  supposais-je. Pouvez-vous me raconter, devant témoin et devant mon petit magnétophone, comment quelques flics véreux vous rackettent ?
Ils ne se firent pas prier à peine avais-je déclenché l’enregistrement. Les récits durèrent une quarantaine de minutes au total. Les quatre témoignages concordaient parfaitement et comprenaient forces de détail, à l’identique de ce que j’avais moi-même pu observer.
- Il n’y a plus qu’à aller trouver l’IGS dis-je tandis que le serveur nous apportait le pot de l’amitié que j’offrais aux gars pour les remercier.
- Ça semble un peu trop facile dit Malika
- Oui, ajouta Hervé, le commissaire a certainement couvert ses arrières et les bœufs-carottes, si on leur accorde a priori notre confiance, ça reste un service de police qui peut subir des pressions, être incité à étouffer l’affaire. C’est une petite ville de province ici, les notables font corps.
- Alors on fait quoi ?
- Je connais un journaleux qui bosse en free lance mais qui a déjà placé quelques uns de ses sujets sur France 2 et au JT de TF1.
- Tu crois qu’une histoire comme ça les intéresserait ?
- Je ne crois pas. J’en suis sûr ! je l’ai appelé hier sachant que j’allais te rencontrer. Il m’a dit texto : « dès que tu as du concret, tu me téléphone et je monte un scoop bien tapageur ».
- Waoo…
- On va ameuter la presse !
 
Les verres se levèrent et on trinqua au tapage et au pouvoir des médias. Les vendeurs retournèrent sur le marché où ils avaient confié leur stand à une personne de confiance. L’heure du rangement approchait. Hervé nous quitta à son tour et Malika me demanda si j’avais faim. Nous déjeunâmes d’un croque monsieur mal cuit débordant d’une béchamel trop farineuse sur un lit de laitue sans sauce. Culinairement parlant, un sale moment. Mais un moment partagé avec Malika. J’aurais mangé n’importe quoi.
Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 13 mai 2007 7 13 05 2007 05:27
 copyright, baz, 2006-2007, texte déposé.
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Vino : tiens, el_baz qui se pointe à minuit
Vodka-viandox : tu fais des heures sup ?
El baz : nan, pour une fois je me connecte de chez moi. J’arrivais pas à dormir
Moumoune : t’as personne pour te chanter une berceuse ?
El baz : nan, ça fait un bail que je m’endors tout seul
Kokine : mon pauvre choux, je te cajolerais bien moi !
Vino : attention les amis, ça pourrait bien devenir torride !
El baz : merci de ta proposition kokine mais je vais décliner l’offre de câlins !
Moumoune : oh, oh, un coup de blues el baz ?
El baz : légèrement.
Moumoune : tu veux nous raconter ?
El baz : pas vraiment, désolé, je me suis plutôt connecté pour parler de choses et d’autres, pas de moi.
 
En vérité, j’avais pensé à Malika durant tout mon dimanche après midi. Tant que je faisais la cuisine, cette pensée n’était pas obsédante. Mais mon consommé d’étrilles avait cramé au fond de la casserole (décidément on ne peut pas cuisiner sur des plaques électriques, vive le gaz !) et puis le match de foot du dimanche soir s’était soldé par un zéro à zéro minable. C’est avec un peu de vague à l’âme que je m’étais lavé les dents en regardant les brosses à dents de mes enfants dans leur verre. Ça faisait deux semaines que je ne les avais pas vus. Mon divorce s’est mal passé et les enfants, comme souvent dans ces cas là, se sont retrouvés pris entre deux feux. Aussi quand leur mère m’a informée qu’elle déménageait à 600 kilomètres, avec les petits, j’ai refusé le combat. Les histoires d’adultes n’ont pas à rejaillir sur le fruit de leurs amours passés. Depuis lors je me contente d’accueillir mon fils et ma fille durant les vacances scolaires et les prochaines sont dans deux mois. J’étais allé me coucher seul dans ce grand lit froid, comme dit la chanson, avec la tête encombrée de questions. Suis-je un bon père ? Que signifie cet émoi ressenti ce matin sur le marché ? Vais-je réussir à faire payer les ripoux pour leurs méfaits ? Pourquoi ne suis-je pas capable d’éteindre cette putain de télé pour lire un bon roman quand le match de foot que je regarde est manifestement chiant comme la pluie ? Et pourquoi ce putain de dentifrice ne parvient-il pas à masquer dans ma bouche cet arrière goût de brûlé ? Je n’avais pas réussi à trouver le sommeil et au bout de quelques minutes, je m’étais relevé et avais allumé l’ordinateur pour tchater un peu.
 
Kokine : Allez el baz, c’est pas parce qu’on est virtuels qu’on est pas tes amis, tu peux te confier à nous. T’as une peine de cœur ?
Moumoune : c’est indiscret ça
Mickey : ta nana s’est barrée ?
Vodka-viandox : les pieds dans le plat Mickey, comme d’habitude
El baz : non, c’est pas ça, ma nana ça fait des années qu’elle est partie.
Kokine : elle est partie pourquoi ?
Vino : bon dieu de curiosité féminine
El_baz : une amie d’un ami, m’a fait les yeux doux et je lui ai pas dit non
Vodka-viandox : et ta nana l’a appris
El_baz : je lui ai avoué mon écart de conduite
Mickey : comme un con !
Vodka-viandox : ta gueule mickey !
Vino : ouais t’es lourd !
El_baz : et si on changeait de sujet ? Quoi de neuf ici ? Des nouvelles de Valium ?
Kokine : Nan toujours pas, ça va faire deux semaines qu’on ne l’a pas vue
Vodka-viandox : évaporée …
Moumoune : Tant qu’on est dans le registre des absences, quelqu’un a vu Lilou ?
Vino : tiens c’est vrai, d’habitude elle est toujours en ligne le dimanche soir pour nous raconter son week-end.
Vodka-viandox : Minipuce est pas là non plus
Moumoune : elle je l’ai vue ce matin. Y’avait aussi Larzac connecté ce matin et Nouvelle-inscrite1732 qui n’a toujours pas changé de pseudo ! Larzac l’a draguée comme un lourdaud d’ailleurs. Avec Minipuce on se bidonnait en pv.
Kokine : mais pas de Lilou, c’est bizarre.
Moumoune : Baz, toi qui es dans la police tu pourrais pas te renseigner, juste pour avoir l’esprit tranquille ?
El baz : pas évident. Comment veux tu que je m’y prenne ? je connais juste leur pseudo, je ne sais pas à quoi elles ressemblent à part la manière dont elles ont bien voulu se décrire une fois ou deux. Et je n’ai même pas un nom ou une adresse.
Vino : personne ne sait dans quel coin elles habitent l’une ou l’autre ?
 
A cet instant, une fenêtre de dialogue privé s’ouvrit sur mon écran. C’était Mouflon qui sortait de sa réserve. Comme d’habitude son nom et celui de Misskaly apparaissaient dans la liste des personnes connectées mais ils ne participaient pas à la conversation générale.
 
Mouflon : je peux peut-être t’aider si tu veux
El baz : bien sur que je le veux, s’il te plaît.
Mouflon : pascaline et moi on pévéte ça fait qu’on se fait oublier et les gens parfois se font des confidences dans le salon quand on est pas nombreux. Ils oublient qu’on est là. Et puis j’ai une bonne mémoire.
El baz : alors qu’est-ce que tu sais sur Valium et Lilou ?
Mouflon : Valium habite à Mainvilliers, c’est dans la banlieue de Chartres et Lilou habite près de Redon, en Bretagne, mais je me souviens plus le nom de son village.
El baz : merci , c’est déjà ça. Ça fait une bretonne de plus
Mouflon : ah oui c’est vrai, y’a Minipuce aussi, plus au sud, sur le littoral du côté de Vannes.
El baz : morbihannaise… j’avais deviné dans une discussion qu’elle était de ce coin là, mais je n’en savais pas plus.
Mouflon : tu sais, je suis inquiet comme les autres. Autant Valium a l’air d’une nana instable et imprévisible, autant Lilou avait ses petites habitudes et je ne me souviens pas d’un dimanche soir sans qu’elle ne se connecte.
El baz : je vais voir demain au commissariat si j’ai moyen de me renseigner. Mais il ne faut pas trop en attendre, les informations que j’ai sont minces.
Mouflon : ça me réconforte un peu que tu mènes une enquête, même modeste. Si t’as besoin de renseignements, n’hésite pas à me contacter en privé.
 
J’avais beau être un flic mis au placard, j’étais sur une affaire. Rien d’officiel. Si ça se trouve rien de sérieux. Mais je me surpris à me réjouir de cet état de fait : j’avais une enquête à mener.
Je baillais, pris congé de mes amis internautes et à peine glissé sous la couette, plongeais dans le sommeil du juste.

 
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Accéder au fichier des personnes recherchées, la base de donnée nationale qui regroupe les fiches descriptives des personnes disparues n’était pas une mince affaire. Depuis mon bureau des archives je n’y avais pas accès. Me connecter depuis le poste d’un collègue en son absence me semblait plutôt hasardeux et risquait de m’attirer des ennuis. Restait Nicole, la secrétaire de la brigade, une femme de la catégorie des « ni-ni » : ni jeune ni veille, elle doit avoir 45 ans. Ni belle, ni laide, elle est assez ordinaire. Ses cheveux ne sont ni bruns ni blonds, ils sont châtains. Ses yeux ni bleus, ni verts sont noisette dit-elle en souriant généralement. Elle n’est ni grande ni petite, sa carte d’identité stipule un mètre soixante huit.
Cependant Nicole possède un trait de personnalité affirmé : elle est d’une jovialité intelligente sans égale. Quelle que soit la personne qui s’adresse à elle, elle répond avec une gentillesse naturelle relevée d’un franc sourire. Elle plaisante volontiers et possède un sens de l’humour irréprochable doublé d’une capacité à répondre du tac au tac à la moindre vanne qui lui est lancée, ce qui a vite fait fureur dans le commissariat. Généralement j’ai plaisir à discuter avec elle car chacune de nos rencontres est prétexte à une joute verbale amusante. Lorsque j’ai été affecté dans ce commissariat, c’est la première personne avec qui j’ai sympathisé et il m’arrivait souvent d’apporter le café et les croissants dans le bureau de la secrétaire, juste pour le régal d’un quart d’heure de prose échangée sur le ton du vouvoiement amical, la bouche emplie de pâte feuilletée et les doigts gras de beurre. Ces derniers temps, étant donné que j’évitais de croiser le commissaire pour ne pas avoir à l’affronter, pas encore, ces visites n’étaient pas si fréquentes, mais Nicole m’accueillait toujours à bras ouverts. Ce matin j’étais monté au premier étage dès que j’avais vu le commissaire quitter les lieux. Tout ce qui doit être dactylographié, ou presque, transite à un moment ou un autre par Nicole au commissariat. J’avais donc décidé de m’adresser à elle pour essayer de me connecter au fichier central.
 
- Salut Bastien.
- Bonjour Nicole.
- Ça fait plaisir de vous voir, vous vous faites rare dans les étages. J’ai ouï dire que vous étiez aux archives. Pour être en lien avec vos études en fac d’histoire ?
- Fac de géo Nicole, vous ouïtes de traviole.
- Oh, oh ! Pardon mon cher. Donc, aucun lien entre vos études et le fait d’être muté aux archives.
- Aucun, en effet
- Je vois. En langage poli on pourrait dire que vous avez été muté à votre corps défendant
- C’est joliment dit Nicole
- En tous cas c’est un plaisir de vous voir
- J’aimerais venir vous saluer plus souvent, en jetant mon chapeau qui irai s’accrocher à la patère du portemanteau tandis que je vous ferais les yeux doux comme James à miss Moneypenny.
- Ne parlez pas de bonheur … Quel bon vent vous amène ?
- Vous devez vous en douter. J’ai besoin d’un peu d’aide discrète et je ne vois que vous pour m’aider, dis-je en posant sur son bureau deux gobelets de café et un sachet de viennoiseries.
 
Je les avais achetées tout chaudes le matin à la boulangerie près de chez moi. Elles avaient refroidi le temps du trajet tout en donnant au sac en papier blanc qui les contenait, un aspect luisant qui prouvait qu’il s’agissait bien de croissants et de pains au chocolat pur beurre. Le café provenait d’un distributeur automatique situé dans le hall d’accueil du bâtiment, à disposition, notamment, des personnes ayant recours aux services de la police, que l’on fait patienter dans une salle d’attente ouverte sur le hall. C’était donc un de ces cafés lyophilisés infâmes que l’on boit par principe, pour boire du café. Nicole me le fit remarquer, prit les gobelets, partit les vider dans une pièce voisine, la pièce de repos du service, et revint avec un vrai café noir concocté sur une vraie cafetière.
 
- Deux sucres c’est ça ?
- Oui, bonne mémoire, bravo.
- J’aime bien me souvenir de ces petits détails, ça permet de faire plaisir et ça entretient les bonnes relations.
- J’aime bien votre mentalité, j’aimerais être capable d’en faire autant, mais j’oublie tout.
- Je ne vous en veux pas. Alors, si vous m’ expliquiez en quoi vous avez besoin de moi
- Il faut que je puisse accéder au fichier des personnes recherchées pour deux personnes disparues.
- Hum, c’est dans mes cordes ça, si les disparitions ont bien été signalées. Quels sont les noms de ces deux personnes ?
- Je n’en sais rien, c’est toute la difficulté. Je n’ai ni les noms, ni même une description physique précise et je n’ai que des infos très approximatives sur la localisation géographique.
- Bref, vous recherchez deux personnes dont vous ne savez absolument rien. Serait-ce trop vous demander de me dire le pourquoi du comment de cette recherche ?
- Le pourquoi du comment de la chose ! ça me rappelle ma nounou quand j’étais môme. C’était son expression pour me demander des explications quand j’avais fait une connerie.
- Et je suppose que tout petit déjà vous cherchiez à noyer le poisson ?
- On ne peut rien vous cacher. En fait il s’agit d’une petite enquête que je mène pour l’amie d’une amie dans le cadre d’une histoire de famille.
 
Par ce pieu mensonge malhabile, j’espérais ne pas avoir à trop me justifier. J’avais confiance en Nicole, mais on ne sait jamais.
 
- Si c’est pour une amie alors… Elle n’est pas plus jolie que moi j’espère ?
- Nulle femme au monde n’est plus jolie que vous Nicole !
 
Deuxième pieux mensonge. Pour un agnostique ça commence à faire beaucoup. Mais celui-ci n’en est qu’à moitié un. J’ai mis de l’ironie dans le ton, du moins j’ai essayé. Nicole l’aura certainement pris comme une boutade. Enfin j’espère. Quoi qu’il en soit, elle a souri et le compliment l’a flattée. Dans l’immédiat c’est ce que je recherche car j’ai besoin de son aide.
 
- Bon, qu’est-ce que je rentre dans le moteur de recherche ?
- On recherche deux femmes, d’âge adulte. L’une a disparu il y a deux semaines dans la région de Chartres, l’autre ce week-end près de Redon
- On a intérêt à élargir un peu la zone géographique. Je vais lancer une recherche sur la France entière avec mention du département comme critère secondaire.
- Bonne idée. Vu que chaque année entre quarante et cinquante mille personnes sont portées disparues en France, si on rapporte ça à notre courte période de temps, que l’on exclut les hommes et les enfants en fugue, la précision départementale devrait nous laisser un nombre de cas raisonnable.
- Sauf que pour Redon faudra faire attention. Si on trace un cercle de vingt kilomètres autour de la ville on touche à trois départements
- Morbihan, Ille et vilaine et Loire-Atlantique. Vous avez raison Nicole, bravo pour vos connaissances géographiques.
- On peut-être secrétaire et cultivée.
- C’est très vrai.
- C’est urgent comme requête ?
- Disons que ce n’est pas urgentissime. Mais mon amie aimerait être fixée assez rapidement
- Bon, j’interrogerai la base dès que j’aurai un peu de temps car pour l’instant j’ai quelques rapports urgents à taper. Et dès que j’aurai extrait les données je vous imprime les fiches et je vous les descends. J’espère que vous avez du café en bas.
- Hélas non
- très bien, j’ai compris, je descendrai des tasses.
- Merci Nicole, pour un peu je vous embrasserais.
- Mais ne vous gênez surtout pas !
 
Je me penchais par dessus la table et embrassais Nicole affectueusement sur la joue qu’elle me présenta de façon à ce que mes lèvres frôlent la commissure des siennes. Je n’en ressentis aucun émoi.
 
Les trois jours qui suivirent furent tendus dans le tchat. Chaque habitué du salon qui se connectait commençait invariablement par s’enquérir des disparues. Et invariablement personne n’avait de nouvelles.
 
Le quatrième jour, vers dix heures du matin, Nicole me rendit visite dans mon sous sol. Elle était visiblement trop apprêtée. Elle exhalait un parfum suave de noix de coco du genre de ces fragrances de supermarché. Son maquillage d’habitude fin et discret était, aujourd’hui, trop appuyé. Je me demandais si cet apprêt m’était destiné. L’avais-je à ce point flattée pour obtenir son aide qu’elle aurait pu se méprendre sur mes intentions ? J’écartais rapidement cette hypothèse. Les raisons pour qu’une femme se farde et se parfume sont potentiellement multiples.
Elle me remit une pile d’une cinquantaine de fiches imprimées, celles des femmes disparues aux dates que je lui avais données et non encore retrouvées. Aucune disparition de femme n’était signalée dans l’Eure. En revanche, une fiche attira mon attention. Dans la bourgade d’Avessac, en Loire-Atlantique, le mari d’une femme a appelé la gendarmerie dimanche vers 22 heures. Son épouse, partie passer le week-end à Nantes chez une amie n’est pas rentrée et l’amie en question ne l’a jamais vue arriver.
Tout en buvant mon café et en devisant de choses et d’autres avec Nicole, je lisais la description portée sur l’avis de recherche. Il s’agit une femme blonde d’un mètre 68 pesant environs 60 kilos et prénommée Sandra. Elle est âgée de 36 ans. Le jour de sa disparition elle était habillée d’un jean bleu d’un t-shirt blanc et d’un gilet couleur prune, croisé devant et fermé par un lacet. Elle portait des baskets blanches de style converse basses. Ses yeux sont verts, elle a une alliance à la main gauche et deux bagues au majeur et à l’annulaire de la main droite. Signe distinctif, la jeune femme est tatouée : un papillon sur la hanche droite.

 
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Vino : Des fois je me demande à quoi on sert quand on est là à tchater. On a le cul vissé sur une chaise, on n’existe que virtuellement et on ne fait rien de nos dix doigts
Vodka-viandox : ben moi j’en utilise au moins deux pour taper sur mon clavier !!! Faudrait d’ailleurs que j’apprenne la sténo pour écrire plus vite
Minipuce : Tu nous fais une petite crise existentielle vino ?
Larzac : Le mot existentiel est bien choisi minipuce. Et si on se réfère à l’existentialisme selon Sartre, en tant qu’homme tu est ce que tu décide d’êtres en toute liberté et en toute responsabilité.
K-rine : donc les états d’âme de vino sur son utilité dans le monde virtuel le renvoient à la réalité de sa vie
Larzac : C’est ça. Je tchate donc je suis. La phrase a-t-elle un sens ? Si non, il faut organiser ta vie autrement, de manière à être en accord avec toi-même.
Mickey : En gros faudrait que tu te casse d’ici
Vodka-viandox : Ta gueule mickey.
Minipuce : Sartre moi je ne connais pas, désolé. Mais j’ai l’impression que la question de Vino n’est pas si grave : tu tchate parce que t’as envie d’être avec nous et donc tu sers à nous tenir compagnie. On sert tous à se tenir compagnie les uns les autres
Vino : ça flatte gentiment mes oreilles ça
El_baz : moi j’ai une théorie
Larzac : vas-y dis nous.
K-rine : roulement de tambour !!!!
El_baz : depuis que je tchate et que j’observe les gens, je me rends compte qu’on vient tous ici pour rompre une forme de solitude. Ça peut-être une solitude affective si on cherche l’âme sœur ou tout simplement un ami, une solitude intellectuelle si on cherche avec qui partager des points de vue ou une solitude professionnelle quand on s’ennuie au travail, quand les collègues ne sont pas sympas, etc. Le tchat a une fonction de socialisation alternative. Ce à quoi on ne parvient pas dans la vie en trois dimensions, on le réalise dans ce monde virtuel. Par exemple la personne timide va pouvoir dépasser ses inhibitions.
Vino : Théorie intéressante
Mickey : Théorie de merde oui !
Larzac : Non, c’est pas idiot. Même mickey trouve sa place dans cette théorie. Je l’imagine très bien en vieux grincheux oisif, assis sur une chaise en formica aux pieds de métal, en marcel blanc, pantalon de toile bleue et charentaises, le sourcil en bataille et le cheveux gras. Trop réservé ou trop froussard pour ouvrir la fenêtre de son appartement et insulter directement les gens dans la rue, il se défoule sur internet.
Mickey : Bande de cons !
El_baz : Il jure, il insulte, il crache son fiel mais mine de rien il se connecte régulièrement…
K-rine : Personnellement je m’y retrouve dans cette théorie. Je tchate quand je suis seule au travail et que, soit je m’ennuie, soit j’ai des rapports à taper. Et comme c’est fastidieux, j’ai besoin de faire une pause de temps en temps et de discuter avec quelqu’un.
Minipuce : Moi je suis nourrice et les enfants dont je m’occupe n’ont pas trop de conversation. Alors le tchat ça me permet de papoter. Comme en plus je suis bavarde, …
Vodka-viandox : ça semble se vérifier ta théorie el_baz. Pour ma part je passe mon temps le nez sur l’ordinateur à m’esquinter les yeux sur des lignes de programmation dans un bureau sans fenêtre. Alors le tchat ça me fait une ouverture sur l’extérieur.
Vino : Et toi kokine ? depuis le début tu ne dis rien 
Kokine : Moi je viens sur le tchat pour vous faire profiter de mon charme, c’est une mission d’utilité générale.
El_baz : Nous avons là un autre cas de figure, celui de la personne qui, même dans le monde virtuel, ne va pas se livrer totalement et préfèrera une pirouette, une plaisanterie, plutôt qu’une confession intime
Mickey : Pffffff, psychologie de comptoir
El_baz : P’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non
 
Moumoune vient de se connecter
 
Moumoune : Salut tout le monde
Minipuce : t’arrives en pleine séance intello-psycho-tchatesque.
Vodka-viandox : vino nous a fait une petite crise de questionnement existentiel et le baz nous a pondu une théorie sur les motivations du tchateur
Moumoune : désolé les amis, je vais casser l’ambiance philosophique mais moi j’ai une autre question qui ne me sort pas de la tête : que deviennent valium et lilou ?
Vino : hum… on en a parlé tantôt, el_baz a du nouveau
Vodka-viandox : Vas-y baz, dis lui
El_baz : Une femme a disparu près de Redon. D’après le signalement fait par son mari, cette personne recherchée pourrait être lilou.
Moumoune : Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
El_baz : La femme en question a un tatouage sur la hanche, comme lilou
K-rine : Un papillon ?
El_baz : Oui
Vodka-viandox : ça craint.
Vino : Oui, c’est pas très rassurant.
Moumoune : Et pour valium ?
El_baz : Rien de son côté,       aucune description ne correspond à son signalement dans le fichier des personnes recherchées.
Larzac : ça ne veut rien dire. On n’a quasiment pas d’éléments pour son signalement
El_baz : Très juste et puis si elle était seule, sans famille, il se peut que sa disparition n’ait pas été signalée.
Mickey : Héhé, il y aurait donc un tueur en série du tchat adepte de la théorie sur la solitude d’el_baz qui s’attaque à de faibles femmes que personne ne recherchera
Vodka-viandox : putain mickey tu fais chier, tu peux pas te montrer un peu plus respectueux et un peu moins con pour une fois ?
Moumoune : non, il n’a pas tort, moi je flippe carrément.
El_baz : il faut garder les pieds sur terre. On n’a qu’une disparition et pas de cadavre. Pas de quoi réellement parler d’un tueur en série. Si ça se trouve nos deux donzelles ont rencontré le prince charmant et lilou est partie sur un beau destrier blanc sans en référer à son mari.
K-rine : Vision optimiste des choses, mais pas irréaliste.
Larzac : Je dirais raisonnable.
Vino : Idem.
Moumoune : Si ça peut vous rassurer de penser comme ça, moi je reste inquiète. Et si c’était moi qui disparaissait ce week-end ?
El_baz : bon, je vous propose un truc. On s’efforce de passer un week-end tranquille, sans trop penser à cette histoire et on se donne rendez-vous lundi vers midi pour faire le point. Ça vous va ?
Kokine : Pas question de céder à l’angoisse.
Moumoune : Facile à dire
Kokine : Pour moi la fièvre du samedi soir c’est sacré. Et quelque chose me dit que demain je pourrais bien voir mon carrosse se transformer en citrouille et rentrer avec le prince.
Moumoune : Si tu décide de t’enfuir avec lui débrouille toi pour nous prévenir lundi
Kokine : Oui maman !!! lol
Vino : Tu téléphone et tu laisse sonner une fois je saurai que c’est toi
Vodka-viandox : Mdr, comme avec mémé
Moumoune : Pfff arrêtez de vous moquer
El_baz : Lundi, à midi c’est ok ?
 
On s’accorda sur ce rendez-vous et la conversation reprit un cours plus futile. Lazac intellectualisa encore quelques pensées, Mickey insulta une ou deux fois les femmes du forum, s’attirant comme d’habitude une riposte immédiate et cinglante de vodka-viandox sous la forme d’un « ta gueule mickey » aussi bref qu’efficace. Quant à moi, je fus accaparé par un afflux de dossiers à classer qui m’empêcha de participer réellement à la suite de la discussion. Si vous vous demandez ce que fait la police. J’ai la réponse. Elle résout un sacré paquet d’affaires, mine de rien, et moi j’archive les dossiers.

 
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La vie réserve parfois d'agréables surprises. Vendredi, en début d'après-midi, le téléphone avait sonné au bureau :
 
- Bastien, un appel entrant pour vous, je vous le passe.
 
C'était Jo, mon ex. Elle et son nouveau mec venaient d'acheter une ferme à retaper et ce week-end il y avait du gros œuvre à faire. Cela allait entraîner une coupure d'eau, d'électricité, des monceaux de poussière et tout le toutim. Bref, un univers absolument inadapté pour deux enfants.
 
- Je suis désolée de te demander ça si tard, mais faudrait que tu prennes les petits. Tu comprends on va être super occupés. Pas possible d'avoir les enfants dans les pattes. Maman devait les garder mais au dernier moment elle a eu un imprévu et elle n'est pas là samedi.
- Tiens donc ! Dans mon souvenir ta mère était pourtant très présente.
- Merde t'es toujours aussi con.
- ça va, je plaisantais.
- Ouais, bon, de toutes façon, t'as jamais aimé ma mère.
 
Je faisais semblant d'être importuné mais au fond de moi je jubilais. Mes boubous, un week-end, rien que pour moi, quelle agréable surprise.
 
- Je les mets au train de 16 heures 59, ils arriveront à 21 heures 10.
- Parfait.
 
La SNCF ne faillit pas à sa réputation et mes boubous arrivèrent à 21 heures 20 ! Titouan s'était fait coupé les cheveux, je le trouvais changé. Ça le faisait paraître moins poupin. Et puis il prenait son attitude de grand frère très au sérieux en guidant sa sœur vers moi sur le quai. Il pousse plus vite qu'un haricot magique.
Alix était égale à elle-même. Constante dans son rôle de fifille à son papa, câline, adorable.
 
Le temps s'écoula lentement ce week-end, dans un bonheur suave et ouaté, entre jeux, câlins et petites attentions. Avec Titouan, on a pris l'habitude de se lancer des défis. Un jeu que l'on appelle "Je t'aime gros comme…"
 
- Titou, je t'aime gros comme un camion
- Et ben moi je t'aime gros comme un train
- Moi je t'aime gros comme la lune
- Et ben moi je t'aime gros comme l'univers et comme l'univers ça contient tout, tu peux pas trouver plus gros... nananèreu
à cet instant une pensée me vient : merde il a que 6 ans le p'tit con
 
-Et ben moi je t'aime gros comme un caca d'hippopotame
Mon fils explosa de rire mort de rire et me laissa finalement le dernier mot. On s'en sort toujours avec les blagues à base de pipi-caca.... Alix ne voulut pas être en reste.
- Moi ze je t'aime gros comme un million de crottes de chèvres
Ce à quoi titouan trouva la force d'ajouter, entre deux hoquets de rire :
- Et ben moi je t'aime comme un milliard de crottes de chèvres de l'espace
Ce fut mon tour de partir d'un fou rire.
 
Le dimanche vers 15 heures, je les reconduisis à la gare puis rentrais en faisant un détour par la rivière histoire de marcher un peu. J'oscillais entre bonheur et mélancolie. C'est toujours comme ça quand les enfants repartent. Cet état me tint jusqu'au lundi à 12 heures 45 précises.
Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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Dimanche 13 mai 2007 7 13 05 2007 05:24
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C’est aux alentours de la mi-juillet que les « évènements » ont commencé. J’adore le mot « événement ». C’est l’un des termes euphémiques les plus pratiques de la langue française. Une guerre basée sur quelques mensonges d’Etat : les événements du golfe. Une bavure policière: un événement tragique. Un mouvement social de grande ampleur : les événements de la rue…
En ce qui concerne les « évènements » qui ont touché mon petit monde virtuel, je me souviens assez bien du contexte, même si j’ai oublié la date exacte. Ce jour là, eu après ma connexion, un message d’information à l’écran lança la première discussion animée du jour.
 
Nouvelle-inscrite1732 vient de se connecter
 
Nouvelle-inscrite1732 : Salut
Vino : hello
Vodka-viandox : hey bienvenue Nouvelle-inscrite1732 , joli pseudo !
Nouvelle-inscrite1732 :  oué hein ? j’en suis très fière.
Moumoune : tu sais que tu peux le modifier facilement pour choisir un pseudonyme qui te soit plus « personnel » ?
Nouvelle-inscrite1732 : oui, je sais. En fait au début j’ai galéré pour me connecter. J’avais pas d’idée de pseudo alors je me suis branchée en mode « invité »
Vino : ah oui, ce mode où le serveur t’attribue justement un pseudo anonyme et temporaire : nouvel inscrit + un numéro
Nouvelle-inscrite1732 : oué, sauf que là ça fait deux ans que je viens sur le tchat avec ce pseudo qui n’a plus rien de provisoire.
Vodka-viandox : t’es zarbi toi.
Nouvelle-inscrite1732  Non, quand tu réfléchis bien ce pseudo est génial. Chaque jour je suis nouvelle. Chaque fois que je rentre dans un salon de discussion on m’interpelle comme vous l’avez fait et la conversation s’engage. Comme ça je me fais plein d’amis.
El_baz : elle est loin d’être conne la miss.
Nouvelle-inscrite1732 : merci !!!
Mickey : t’es jolie aussi ?
Nouvelle-inscrite1732 : oh, oh ! Tout de suite les questions sur le physique. Je croyais que c’était un salon de discussion sur le voyage ici ?
Vino : oui mais on voyage entre gens beaux
Nouvelle-inscrite1732 : moi je donne la priorité aux gens bons
Vodka-viandox : de Parme !
Minipuce : aïe aïe aïe, je sens qu’on se prépare à une nouvelle série de blagues et jeux de mots de haute volée…
Moumoune : oui, la foire aux calembours est ouverte.
El_baz : merci de t’être connectée Nouvelle-inscrite1732, ta présence met de l’ambiance.
Vino : ouep, le club des voyageurs loufoques pourrait bien compter un membre supplémentaire si tu l’acceptes Nouvelle-inscrite1732.
Nouvelle-inscrite1732 : avec joie ! c’est marrant comme on se sent vite bien parmi vous.
Minipuce : ah tu trouves ? Et bien tant mieux, il nous faut du sang-neuf quand notre communauté perd certaines de ses forces vives.
Moumoune : qu’est ce que tu sous-entends Minipuce ?
Minipuce : je sous-entends qu’il y en a dans notre petite bande qu’on ne voit plus trop ces temps-ci.
Misskaly : oui, Valium a disparu de la circulation
Mickey : tiens tu causes toi ? je te croyais muette depuis le temps !!!
Vodka-viandox : Mickey ta gueule ! Fous lui la paix !
Vino : elle est pas muette, elle pévète !
Misskaly : Mouflon est parti faire une course, j’ai du temps pour lire vos plaisanteries. Et puis même si je ne parle pas, je lis les conversations, je m ‘intéresse. Et j’ai remarqué que Valium est pas venue depuis une semaine au moins.
Moumoune : C’est inquiétant, d’autant qu’il ne me semble pas qu’elle se soit fâchée avec l’un d’entre nous.
Vino : bah c’est la vie du tchat ça. C’est un monde virtuel, sans attaches, on va, on vient. Un jour on existe, le lendemain on n’est plus rien.
El_baz : arrête t’es déprimant
Vodka-viandox : n’empêche, il a raison. Si chacun d’entre nous fait le compte du nombre de personnes qu’il a vu défiler dans ce salon et qui sont restées un jour, une semaine, un mois,… Combien ça fait au total ?
Moumoune : j’ai pas assez de doigts pour compter
Vino : même Vishnu n’a pas assez de doigts pour ça !
Minipuce : pfff t’es con. N’empêche, Valium, ça m’inquiète un peu
El_baz : tu sais elle est majeure et vaccinée...
Vino : Attendons un peu avant de nous inquiéter. Elle traverse peut-être une période de déprime. Ça lui arrive parfois. Je suis certain que la semaine prochaine elle sera revenue.
 
Et voilà comment des évènements commencent : de façon tout à fait anodine.


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Wong ! Premier dossier classé dans le tiroir des w ! Quand on s’ennuie à mourir on s’attache à de petits détails. Quelle tristesse ce doit être dans le monde des signes graphiques quand on est un w. Alors que le e, le a ou le s sont invités dans pleins de mots, le w reste seul, à l’écart, marginalisé. C’est le paria de l’alphabet français. Le type qui a écrit le premier dictionnaire francophone a dû tomber en panne sèche d’inspiration vers la fin. Ou alors il a bâclé son travail sous la pression de son éditeur qui réclamait le manuscrit au plus vite. Du coup les dernières lettres n’ont eu droit qu’à quelques pages. On a bien essayé de leur donner une compensation : dix points au scrabble… Rien n’y fait et le w reste marginalisée, exclue, mise au ban de la société des lettres. Mais, grâce à l’affaire Wong, je venais de rendre au w un peu de sa dignité et d’inaugurer une partie encore inexploitée du grand classeur métallique qui fait face à mon bureau.
 
Souvent il m’arrivait, avant de les ranger, de feuilleter les dossiers que je classais. En bon amateur de polars, j’y trouvais parfois des anecdotes dignes des meilleures nouvelles du roman noir. Et bien souvent aussi, je n’y trouvais que des faits divers très ordinaires qui ne faisaient que renforcer mon ennui.
Le dossier Wong relatait une affaire des plus romanesques. J’avais bien un vague souvenir des gros titres de la presse locale à propos de ce Wong, mais la lecture de ce dossier allait m’en apprendre beaucoup plus et surtout, me ramener une nouvelle fois sur la place du marché.
J’ai remarqué lors des voyages internationaux que j’effectue régulièrement en regardant les films américains à la télévision que les chinois ont cette particularité, un peu partout hors de chine, de vivre en communauté. Au delà de la caricature qui sert souvent de toile de fond à ces fictions, les quartiers chinois de quelques métropoles me laissent croire que derrière le cliché se cache une certaine réalité. Celle-ci se traduit entre autres par une forme de société à l’intérieur de la société qui se matérialise par des réseaux d’entraide, familiaux, amicaux, professionnels. 
Wong était restaurateur. Il possédait deux bouis-bouis dans le centre-ville, dont l’un était réputé pour son karaoké. J’ai toujours exécré le karaoké. Ce passe temps représente, à mes yeux, un concentré des maux de notre société post-moderne : la soif de reconnaissance qui pousse à se mettre en avant, sans crainte du ridicule, le renoncement à toute forme d’inhibition pour aller brailler en compagnie de parfaits inconnus sur de vieux airs de mauvaise musique. Les regards, sourires et clins d’œil à tendance complice n’y changent rien. On a beau se faire des œillades pour signifier qu’on est du même groupe, de ceux qui ont été enfants durant les yéyés, la période patchouli, le disco, la new-wave, les prémices du hip-hop, etc… rien n’y fait. Je ne vois dans les karaokés que des personnes désespérément seules et aux prises avec une estime de soi plus qu’aléatoire.
Wong possédait aussi un atelier clandestin dans lequel il employait des compatriotes nouvellement immigrés et à la recherche de quelques Euros, sans protection sociale, bien entendu, ni RTT, et encore moins de bulletin de salaire.
 
L’affaire Wong n’aurait relevé que de l’inspection du travail (ou des services de l’hygiène relativement à l’insalubrité de l’atelier) s’il n’y avait eu Malika.
 
Malika travaille sur le marché. Elle y vend des épices, juste à côté de la camionnette des plats chinois. Malika est belle comme seules les tunisiennes savent l’être. Ses yeux sont aussi noirs que ses cheveux. Sa peau est mate et elle sent merveilleusement bon. Mais surtout, Malika sourit. Jamais son visage ne se départit de ce trait blanc cerné de rouge carmin qui le traverse. Malika est aimée de tous et naturellement aussi des vieilles bigotes (pléonasme !) qui arpentent le marché à la sortie de la messe. Et elle les bichonne ses petites vieilles la Malika. Elle les connaît par leurs prénoms. Elle sait le nombre de leurs petits-enfants, comment ils s’appellent, la dernière fois qu’ils ont téléphoné, leurs résultats scolaires, etc… Elle sait qui possède un chat, un caniche ou une perruche et n’oublie jamais de s’enquérir de la santé de ces petites bêtes. Quand médor est victime de troubles intestinaux, Malika a toujours une spécialité de chez elle à conseiller. Quand ces dames sont trop chargées, elle leur porte les courses à domicile. Durant la canicule de l’été 2003 qui a causé tant de décès en France, Malika a fait quotidiennement la tournée de « ses » vieilles pour leur porter de la limonade. Résultat : toutes ont survécu. Jusqu’à ce que Wong entre en scène.
En octobre de l’an dernier, une première petite vieille est morte. Que les vieux cassent leur pipe, c’est dans l’ordre des choses. On s’est donc fendu de quelques chrysanthèmes. Ça tombait bien, en cette saison le marché est pour ainsi dire florissant. Puis la vie a repris son cours. Seulement voilà, une autre vieille a cassé sa pipe la semaine suivante et la semaine d’après, trois d’un coup ont passé l’arme à gauche. Là où cyniquement je me serais réjoui de voir des bigotes « à gauche », Malika elle n’a pas ri du tout. Très vite elle a fait le rapprochement entre la date de ces décès (le lundi, systématiquement) et le panier de la ménagère acquis la veille sur le marché. Une rapide enquête lui a permis de trouver le point commun entre tous les paniers : les délicieux raviolis à la crevette de monsieur Wong.
Malika a aussitôt alerté les flics qui, après lui avoir demandé sa carte de séjour se sont aperçu qu’étant née à Limoges, elle avait la nationalité française.
Ne pouvant pas se farcir une beurette, les flics se sont farci Wong. Et c’est ainsi qu’on a découvert cent vingt kilos de crevettes stockées dans une baignoire et manipulées par des ouvrières aux ongles noirs qui en faisaient des raviolis.
 
Wong a été condamné pour homicide involontaire et pour avoir employé de petites mains sans les déclarer au fisc.
 
Moi j’ai commencé à remplir le tiroir des w.
 
Et Malika ?
 
Personne ne l’a remerciée. La presse n’en a même pas parlé attribuant tous les honneurs de l’enquête au commissaire Lucas. Je décidais d’aller la rencontrer le dimanche suivant. Je commençais à en avoir marre de ce souterrain. Je désespérais de remplir un jour le tiroir des z et j’avais décidé de me révolter contre mon sort et celui de ces pauvres hères rackettés par des ripoux.
Attention, gros baz des bois sort du taillis !
 
 

- 7 -
 
 
 
 
Vodka-viandox : le virtuel c’est cool. T’inventes ton perso. Si tu veux t’es beau, t’es grand, t’es fort.
Lilou : oui, enfin tu ne peux pas non plus te transformer totalement hein ?
Vino : chassez le naturel il revient au galop
Larzac : chassez le naturiste il revient au bungalow
Moumoune : c’est drôle ça Larzac, n’hésite pas à nous faire signe quand t’as une blague qui est de toi à sortir.
El_baz : t’es sévère moumoune, elle est pas si mauvaise que ça sa blague.
Vodka-viandox : au moins ça nous donne quelques indications de personnalités : Larzac est un petit rigolo et moumoune est irrascible
Moumoune : grrrr
Vodka-viandox : la preuve !
Vino : on a tous des signes distinctifs non ? Vous savez ce petit truc qui nous caractérise ; un grain de beauté, une bosse sur le nez, un tatouage, un piercing, une mèche de cheveux blancs…
Kokine : moi je suis grande, blonde aux yeux verts et au physique affriolant. C’est caractéristique ça non ?
Vino : allez les amis, soyez francs, levez un coin du voile sur qui vous êtes réellement
Kokine : Okay, moi j’ai une coccinelle tatouée sur la cheville droite.
El_baz : moi aussi je suis tatoué, une tête de loup avec un sourire en coin, sur la poitrine, à gauche.
Larzac : t’es gauchiste jusque dans tes tatouages toi
El baz : lol
Lilou : moi aussi je suis tatouée : un papillon au creux de la hanche. A droite par contre
El_baz : nobody’s perfect
Lilou : hommage au vieux Serge
El_baz : madame a ses références, c’est bien !
Vodka-viandox : pour continuer l’inventaire des tatouages, j’en ai un sur le bras gauche. Ça représente un genre d’agroglyphe
Larzac : à tes souhaits
Lilou : c’est quoi un agroglyphe
Vino : zones d'un champ de blé ou d'autres céréales similaires qui ont été aplaties systématiquement pour former diverses formes géométriques. Ces dernières peuvent être très complexes, allant du simple cercle de quelques mètres à la composition de plusieurs centaines de mètres. Bien que l'origine humaine (souvent artistique) de la grande majorité des agroglyphes soit attestée, un courant culturel particulièrement bien ancré dans les pays anglo-saxons se plait à y voir des manifestations d'ordre extraterrestre.
Moumoune : waoooooo vino quelle culture, tu parles comme un livre !
Vodka-viandox : tu parles, il a copié-collé vite fait une définition prise sur wikipédia !
Vino : en effet, on ne peut rien te cacher.
Moumoune : je vais vous décevoir car je n’ai pas de tatouages.
Minipuce : moi non plus en revanche j’ai un piercing au nombril
Moumoune : moi je n’ai aucune extravagance, juste des boucles d’oreille très classiques.
Vino : moi aussi j’ai une boucle d’oreille, un anneau en argent
El_baz : oreille gauche j’espère !
Vino : tout à fait lol
 
Cet après-midi, la discussion se poursuivit autour des descriptions que chacun voulu bien faire de soi. J’appris ainsi à mieux connaître ces personnes qui m’étaient déjà si familières et dont pourtant je ne savais presque rien. Je ne sais pas si c’est l’effet d’une déformation professionnelle qui me poussa inconsciemment à prendre des notes au fil de la conversation. Toujours est-il qu’aujourd’hui, alors que je m’efforce de retranscrire la chronologie des faits, je relis mon carnet et je me rends compte que j’avais, sur l’instant, littéralement brossé une galerie de portraits en quels mots pour chacun.
 
Je découvris ainsi que Vodka-viandox se nomme en réalité Franck, qu’il travaille dans le domaine de l’informatique et qu’il nourrit une passion pour les gadgets technologiques. Il passa un long moment à nous parler de sa dernière trouvaille : un appareil permettant de stocker des vidéos dans un format de poche et qui lui permet d’emporter un nombre incalculable de films dans leur intégralité, sans surcharger son sac à dos quand il part en voyage. Parce que sa vraie passion c’est de parcourir le monde avec sa copine dès qu’il réussit à négocier des congés avec sa direction, ce qui semble-t-il n’est pas une partie de plaisir.
Physiquement il se dit blond, arborant une barbe de trois jours.
 
Vino m’avait déjà précédemment confié son prénom. Jérôme se dévoila un peu cependant un peu plus ce jour là. J’avais déjà remarqué son humour un peu désabusé, ironique et narquois, sa tendance à la provocation dérangeante qu’il habille toujours d’une touche d’humour qui la rend acceptable. Ce jour là il se décrivit lui-même comme ayant un physique à la Martin Lamotte et refusa d’en dire plus sur son allure générale. Il nous confia en revanche son attachement à quelques sacro-saints principes de vie : l’honnêteté, la franchise, la fidélité et son aversion pour le mensonge et l’hypocrisie. Tout ce qui est nécessaire pour se rendre malheureux dans un monde virtuel fait de faux semblants, fit remarquer quelqu’un dans la conversation.
 
Larzac était un personnage moins assidu dans le tchat. Il fut donc naturellement moins enclin à se confier. Il nous révéla cependant qu’il avait été responsable des ventes dans une grande entreprise parisienne avant de partir vivre à la province. Il remplissait apparemment tous les critères pour qu’on le définisse comme bourgeois-bohème post soixante-huitard. Mais pas besoin qu’il ne se confie pour cela, son pseudonyme était assez éloquent.
 
Mickey n’était pas présent le jour où nous eûmes cette conversation. Pour tous il resta donc l’emmerdeur de service dont l’absence était généralement fort appréciée.
 
Les femmes se livrèrent elles aussi sans fard. L’un des avantages de la cyber-société, est qu’elle rend parfaitement inutile toutes ces fioritures cosmétiques dont les femmes sont friandes. Certaines arguent même que le cyberespace pourrait signer la fin de l’épilation. Mais mon dégoût de la pilosité féminine me pousse à considérer cela comme une fanfaronnade gratuite et sans conséquences.
Moumoune nous parla essentiellement de ses enfants et de sa vie de femme au foyer. Le père de sa progéniture était totalement absent de son discours et on ressentait une profonde solitude dans ses propos, même quand elle vantait les prouesses de son petit dernier inscrit au judo depuis la rentrée de septembre ou de son aînée qui apprend le piano et répète inlassablement « hatikva » depuis trois semaines en faussant systématiquement la même note à trois mesures de la fin. Ce qui l’incite à reprendre depuis le début au désespoir de sa mère. Un instant cependant Moumoune parla d’elle pour nous apprendre son âge : 38 ans et nous confier qu’elle préfèrerait de loin travailler, ce que tous nous avions déjà deviné.
 
Lilou aussi en aurait eu à raconter au sujet des enfants étant donnée sa profession, mais elle préférait en général parler de « son homme », « son chéri ». Elle en faisait même un peu trop comme si elle voulait se persuader, autant elle-même que nous, de son amour pour son « jules ». Cet après-midi là ne fit pas exception à la règle. On apprit cependant qu’elle devait être assez jolie. Que ses yeux verts semblaient s’accorder parfaitement avec sa chevelure châtain tirant sur le roux. Qu’elle n’avait pas la taille mannequin. Je m’interrogeais si elle évoquait la verticalité ou l’horizontalité de sa taille et l’imaginais aussitôt en petite boulotte.
 
Kokine était la cabotine de l’assemblée. Elle fût certainement celle qui nous jeta le plus de poudre aux yeux, par écrans interposés, se présentant comme une fille sexy et délurée. Je la trouvais outrancière et rapidement ne prêtais plus réellement attention à ses vantardises. Je me rends compte aujourd’hui que proportionnellement à son flot de paroles ce jour là, je n’ai quasiment pris aucune note sur son compte.
 
Minipuce et k-rine étaient plus réservées. De la première j’appris que Nantes n’était vraisemblablement pas en Bretagne, ce qui me permit de deviner qu’elle résidait soit dans le Morbihan, soit en Ille et Vilaine, les deux seuls départements avec la Loire Atlantique dont les habitants éprouvent encore le besoin, en 2006 de débattre sur les limites historiques de la Bretagne. Pour moi, breton par hérédité (mon grand père avait quitté Morlaix pour venir extraire des ardoises dans les mines de Trélazé), les frontières de la Bretagne se définissent par des critères très simples. Là où l’eau de mer dépasse les 19 ° Celcius en été et là où le commun des mortels pense qu’il n’est pas raisonnable de conduire avec de l’alcool dans le sang : ce n’est plus la Bretagne.
 
Mouflon et Misskaly ne participèrent pas à la conversation, comme d’habitude ils devaient être occupés à bavarder en privé. C’est au gré d’une conversation ultérieure à laquelle Mouflon prit part que j’eus l’occasion d’en savoir un peu plus à leur sujet. Tous deux sont étudiants, lui en fac de lettres, elle en arts plastiques. Manuel, le premier prépare un mémoire sur le paysage dans l’œuvre de Michel Tournier. Il est sportif et adore la montagne d’où le choix de son pseudo. Il a rencontré Misskaly, prénommée en réalité Pascaline, sur le tchat il y a un an et ils sont devenus électroniquement inséparables, lui à Paris, elle à Strasbourg. D’elle je n’apprendrais jamais rien d’autre qu’un trait de caractère qu’elle nous confia un matin :
 
Je suis une contemplative, voilà pourquoi je parle peu, voilà pourquoi je peins et je m’adonne à la photographie et voilà pourquoi je me trouve bien à vous lire en silence. 
 
Ce fut je crois la phrase la plus longue qu’elle écrivit jamais dans le tchat.
 
Une seule personne parmi les habitués du tchat ne figure pas dans mes notes. K-rine ne s’est jamais réellement ouverte sur sa vie, la vraie vie comme on dit par opposition à la virtualité de notre existence dans le tchat. J’ai su néanmoins par l’intermédiaire de Vino qui semble la connaître, qu’elle est infirmière dans un hôpital, qu’elle est blonde mais que ce n’est pas tout à fait naturel, qu’elle fume plus que de raison et qu’elle dégage une vraie chaleur humaine.
 
Quant à moi, je divulguais ma profession, sans évoquer mes déboires administratifs. Je me présentais assez honnêtement je pense comme un homme plutôt avenant, sensible et attentif à mon prochain, appréciant l’humour et la convivialité. On me posa quelques questions sur mon physique qui me mirent autant dans l’embarras que lorsque Moumoune m’avait demandé pour la première fois de me présenter dans le tchat. Comment se décrire objectivement quand on souffre de dysmorphophobie d’une part, et d’autre part d’une angoisse profonde à l’idée de passer pour prétentieux. Je me décrivis donc en des termes neutres, comme l’aurait fait un légiste en introduction d’une autopsie. Nous avons là un sujet mâle d’environs un mètre quatre vingt et de corpulence moyenne. Certainement sportif pratiquant la course à pied si l’on se vie à la musculature des membres inférieurs. Certainement bon vivant aimant la nourriture riche et la bière si l’on se fie à l’empâtement de la ceinture abdominale. La main gauche porte les stigmates d’une alliance retirée récemment. Hormis un tatouage sur le torse, le sujet ne présente pas de signes distinctifs. Il s’agit en somme d’un homme très ordinaire.

 
 
-8-
 
 
 
 
Je ne dirais pas que j’ai un tempérament à me battre en toutes circonstances. Je suis même passablement agacé lorsque paraît à la télévision tel ou tel jeune premier (ou ancien premier qui a su rester au sein d’une certaine élite qu’il porte aux nues) et que celui-ci nous explique, sourire aux lèvres et cravate au cou, que c’est son tempérament de battant qui a fait de lui ce qu’il est. Qu’est-il au juste ? Un type qui a su marcher sur les pieds de son prochain pour s’assurer une position dominante dans cet écosystème que l’on nomme société ? Je ne suis pas de cette catégorie qui croit dur comme fer que pour « réussir » il faut s’imposer. J’ai même un faible pour les humains qui savent fuir. Pour ceux qui raisonnent. Ceux qui savent peser le pour et le contre, mesurer les avantages mais aussi les inconvénients avant se jeter tête baissée dans la bataille. Ceux là, bien souvent, survivent aux grandes guerres au moins aussi bien que les gradés planqués à l’arrière ! Eussé-je été soldat en 14-18, j’aurais certainement déserté, l’estomac noué par la peur.
 
Ce dimanche matin, le combat que j’avais à l’esprit était dépourvu de tout risque létal sans pour autant s’avérer des plus faciles. J’avais fermement décidé de refuser mon sort d’archiviste et de trouver un moyen de me réhabiliter en étalant sur la place publique, plus vaste que celle du marché, la malhonnêteté d’une partie de ma brigade, commissaire inclus. Je n’avais pas de stratégie précise cependant pour recueillir les éléments à charge dont j’aurais inévitablement besoin. Pas de plan de bataille. Seulement avais-je établi de me rendre ce dimanche matin sur le marché et d’entrer en contact avec Malika, celle-là même qui s’était montrée audacieuse dans l’affaire Wong. J’espérais pouvoir m’assurer son concours pour obtenir le témoignage des commerçants rackettés. J’avais longuement réfléchi au meilleur moyen de procéder. Il me semblait à peu près certain qu’aucun vendeur ambulant n’accepterait de se confier à un inconnu, qui plus est un flic, et déchu de surcroît. Pire même, il se pourrait que l’un d’eux, utilisé par Mouss ou Johnny comme indic’ aille cafter que je mène une enquête pour mon propre compte.
En Malika j’avais confiance. Sans la connaître pourtant. Et pour l’heure je me rendais sur le marché, panier à la main pour faire quelques courses au passage. Et je fredonnais un air de Brassens :
 
Depuis que l'homme écrit l'Histoire
Depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerr' notoires
Si j'étais t'nu de faire un choix
A l'encontre du vieil Homère
Je déclarerais tout de suite:
"Moi, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit!"
 
En arrivant sur la place du marché, j’achetais quelques carottes, tomates et oignons frais, de la crème fraîche, quelques têtes de poissons et un kilo d’étrilles avec l’idée en tête d’utiliser mon après-midi de repos dominical pour me préparer un petit consommé marin qui apporterait une touche de finesse et de subtilité à une soirée que j’envisageais de passer –comble du « beaufisme »- à la lumière de ma télé et au doux son des commentaires d’un journaliste sportif exhalté. Bref, à regarder le foot ! La platitude prévisible d’un tel programme serait certainement agréablement relevée par une soupe d’étrilles arrosée d’un peu de Roussette Altesse, cuvée « la Taconière », mon péché mignon vinifié près de Seyssel dans l’Ain. Après ces achats, les anses de mon panier presque plein commencèrent à me cisailler la paume gauche. Je pris mon courage de la main qui me restait de libre et me décidais à entrer en contact avec Malika. Tout en faisant mes emplettes, j’avais constamment surveillé son étal du coin de l’œil. Elle venait de remplir le cabas d’une mamie aux cheveux d’un improbable mauve et se trouvait momentanément désoeuvrée.
- Salut, fis-je timidement.
- Salut beau gosse répondit-elle avec insolence et un brin de provocation. Il désire quelque chose ?
Elle me parlait à la troisième personne comme le font en général les boulangères quand elles s’enquièrent de savoir comment il la veut sa baguette : pas trop cuite ? Comme le font aussi les bouchers quand ils concluent leur pesée d’un y’en a un peu plus, je lui mets quand même ?
Désirait-il quelque chose ? Oui, certainement, toi !  me dis-je intérieurement. Malika était tellement jolie que j’avais fondu littéralement au moment où elle m’avait retourné mon salut en déclenchant son sourire. Me ressaisissant, je lui demandais quelques aromates et condiments, estragon, thym, romarin, laurier, cerfeuil, origan et basilic ainsi qu’un peu de coriandre, histoire de parfumer un peu plus encore mon consommé d’étrilles.
Je fondis une deuxième fois lorsqu’elle se retourna pour attraper quelque ingrédient posé au sol derrière elle. Elle portait, sans ceinture, un jean délavé et le fait qu’elle se penche fit se relever son T-shirt, me laissant apercevoir le bas de son dos et l’ébauche d’une ligne conduisant au creux de ses fesses, par delà les limites d’un cordon de dentelle ocre et beige.
Avant de perdre totalement mon sang froid, je me fis direct.
- Malika ?
- Vous connaissez mon prénom ?
- Oui et j’ai besoin de votre aide.
- Comment ça ? D’où est-ce que vous me connaissez d’abord ?
Elle souriait toujours mais je sentais bien qu’il ne s’agissait plus de se montrer avenante mais de masquer une inquiétude en se donnant une constance
- Je suis flic.
- Personne n’est parfait.
- Non, en effet. Mais certains sont plus imparfaits que d’autres. Je suis flic et j’ai un problème dont la source, comme la solution, sont sur ce marché. Et la solution passe par vous.
- Ah bon ? Vous êtes sûr de ça ? Je vends des épices moi, je ne suis pas wonder woman.
- Ça concerne un racket dont sont victimes certains de vos collègues. J’ai voulu dénoncer ce petit manège et de là viennent mes ennuis.
- Il fallait le dire avant ! Si c’est pour une noble cause, je veux bien donner ma vie.
- J’en étais sûr…
- Je plaisantais. Cause juste ou pas, je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider. En plus votre affaire pue les emmerdes à plein nez. Ça fait cinq euros pour les aromates.
- Pour vos petites vieilles pourtant ça ne vous a pas gêné de vous impliquer dans l’affaire Wong ?
- Oui et je n’y ai pas gagné grand chose, même pas la moindre reconnaissance de la part des flics.
- Au moins ils vous fichent la paix non ?
- Rien à voir avec l’affaire Wong, ça date d’une fois où j’ai mis mon pieds dans les c… d’un blond décoloré qui essayait de me peloter devant mes clients.
J’éclatais de rire en imaginant la tête du sosie de Johnny (ça ne pouvait être que lui) plié en deux par la douleur, atteint dans sa fierté virile, humilié publiquement et finalement obligé de fermer sa gueule du fait du grand nombre de témoins ayant vu ses mains baladeuses et considérant la sanction comme proportionnée et adaptée. Je visualisais parfaitement les petites vielles, trépignant d’allégresse dans leurs scholls et vociférant des bien fait ! Il a ce qu’il mérite ! Bravo ma petite il ne faut pas se laisser faire. Il en va de la main aux fesses comme du racket : la discrétion est essentielle.
Mon rire eut pour effet de rendre sa franchise au sourire de Malika.
- Je me permets d’insister, je ne vous demande pas grand chose, juste de me mettre ne contact avec les types rackettés. Et promis je garde mes mains dans les poches.
- Ne faites pas ça, vous ne pourriez plus porter votre panier.
- Alors c’est d’accord ?
- Arrêtez avec ces yeux verts !
- Hein?
- Vous plissez les yeux en souriant c'est ...
Je rougis sans pouvoir contrôler la chaleur qui envahit mon visage alors qu'elle s'était interrompue au milieu de sa phrase.
- Il rougit en plus. Comme c’est mignon ! C’est bon…Je vais peut-être bien vous faire confiance.
- Merci ...
- C’est dingue, je fais confiance à un flic. Incroyable ! Okay, je vais essayer de parler aux autres maraîchers. Je leur dis quoi ?
- Demandez-leur si ils veulent bien témoigner, même anonymement. Dites leur que j’ai été sanctionné pour avoir dénoncé l’extorsion de fonds dont ils sont victimes et que j’apprécierais leur soutien. Je me démerderais par la suite pour trouver un moyen de faire tomber les ripoux. Mais il me faut des preuves.
- Et si j’arrive à les convaincre, je vous contacte comment ?
- Si vous passez à proximité de la place Hoche, arrêtez-vous au commissariat et demandez Bastien Legarec.
- Vous n’avez pas de téléphone portable ?
- Non, je résiste au modernisme et à ses forfaits hors de prix. Et puis on ne m’a pas installé de téléphone dans mon placard. Mais j’ai un e-mail.
- Et moi j’ai pas d’ordi ! C’est quoi votre « placard » ?
Je lui racontais brièvement la chaîne d’évènements qui m’avaient conduit au rebut. Je lui parlais aussi du tiroir des –W- qui m’avait conduit à elle. Son sourire était désormais franc et entier. Ses yeux brillaient et ne cessaient de me fixer en contre plongée (je mesure facilement vingt centimètres de plus qu’elle). J’allais fondre une troisième fois et me liquéfier sur ses tongs, entre ses orteils joliment vernis de nacre, quand une voix nasillarde s’éleva derrière mon épaule.
- Bonjour mon enfant fit une mamie voûtée par les années. Avez-vous pensé à me prépare mes olives ? Vous savez, c’est le grand jour aujourd’hui. Le petit Maxime me présente sa fiancée.
- Bien sûr madame Chupin. Je ne vous ai pas oubliée. J’ai même eu le temps de préparer une petite surprise pour vos tourtereaux. Tenez c’est de la tapenade.
- Oh comme vous êtes gentille Malika.
Je fis un signe de la main. Elle me le rendit accompagné d’un sourire et d’un clin d’œil complice. Je m’éloignais. Il ne me restait plus qu’à attendre. Sur le chemin du retour, l’image de Johnny se tenant les abdos et réprimant sa douleur me revint. Je souris et me mis à chantonner :
 
Cette fille là mon vieux… elle est terrible !
Par Baz - Publié dans : Karine et châtiment, Roman
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